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    <title>en PAUSE - La revue qui prend son temps</title>
    <subtitle>Une revue mensuelle lycéenne/étudiante qui explore des thèmes en profondeur à travers philosophie, sciences, littérature, culture et société.</subtitle>
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    <updated>2026-05-23T00:00:00Z</updated>
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        <name>en PAUSE</name>
        <email>contact@enpause.fr</email>
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        <title>L&#39;internationale Novlinguiste</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;h2&gt;Une ère de la post-vérité ou de guerre contre la “bien-pensance”&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs années, la vérité, le fait scientifique ou historique n’ont plus leur valeur d’antan. Lorsqu’en 1751 paraissait le premier volume de l’Encyclopédie de Diderot et d&#39;Alembert, les dirigeants européens s’en arrachaient les exemplaires: apprendre et comprendre était en vogue. De Catherine II de Russie à Frédéric II de Prusse, tous se ruaient sur les progressions intellectuelles, car ne pas les lire, était ne pas comprendre un monde qui se métamorphose. Lorsqu’en 1972 paraît le rapport Meadow,” Halte a la croissance”, l’ONU et plusieurs leaders mondiaux s’intéressèrent pour la première fois aux enjeux environnementaux, conscients qu’ils constituent des défis considérables. En 2025, quand le chef d’Etat de la première puissance mondiale supprime les mots “racisme”, “diversité” ou “réchauffement climatique” des rapports gouvernementaux, il y a là, il faut le dire: une immense régression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage se restreint, la vérité est corrompue, la science est détestée et les idéaux apparaissent démodés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ère de “l’anti-science”, de l’anti “bien-pensance” mérite de s’y attarder car elle constitue un grand bouleversement dans une période qualifiée de “progrès”. Désormais, la science serait réservée à une élite érudite, éloignée d’un peuple qui ne lui fait plus confiance. C’est en tout cas le pari que font de nombreux leaders populistes. S’il est vrai que la science n&#39;est pas toujours explicable à un large public, il est pour autant préoccupant qu&#39;une population la remette massivement en cause. Le mouvement anti-vax de 2020 en est le symbole. Mais celà ne s’arrête pas à une population hostile au fait scientifique, et flirtant avec le complotisme, quant à lui millénaire. Cette fois, cette vision hostile de la science a atteint le graal: le pouvoir. Le ministre de la Santé des Etats-Unis, Robert Francis Kennedy Jr, est un anti-vax et anti-science aguerri, et met à mal la confiance des américains en la science ou plutôt celle exercée par des scientifiques reconnus. De même des questions d’égalité, de genre, d’identité sexuelle, ou de minorités qualifiées par ses détracteurs de “wokisme”, terme qui constitue désormais, une terrible “dégénérescence” comme se plaît à dire Vladimir Poutine. Cette anti-”bien pensance” est une passion commune aux grands de la planète, de Xi Jinping à Donald Trump en passant par Modi ou Netanyahou. C’est autour de la réfutation et la haine des sphères dites “bien pensantes” que tous s&#39;accordent. Netanyahu déteste les intellectuels antisionistes, ou ceux qui observaient la dérive de l&#39;orthodoxie extrémiste en Israël. Trump déteste les universités de Columbia ou de Princeton, qui s&#39;intéressent aux droits des minorités, à l’histoire coloniale, ou l’Université MIT, puissante par sa recherche sur le dérèglement climatique. Xi déteste la “bien-pensance” européenne, le “continent des valeurs” imposant des normes et qui s’inquiète de l&#39;environnement ou des minorités ouïghours car cela constitue un frein au commerce. De même, Modi combat, au nom de “l’hindouité”, les milieux intellectuels à l’image de la pression mise sur l’historienne Romila Thapar en 2019. Ainsi le même schéma se répercute chez tous ces leaders.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rejet de la science et de la recherche ne s’arrête pas aux grandes puissances éloignées, l’Europe en est déjà victime. L’arrivée au pouvoir de Meloni en Italie, modifiant les programmes scolaires et censurant des émissions télé évoquant le passé fasciste, montre bien que le fait historique a défaut d’être digéré, est fortement occulté. Et lorsqu&#39;en France, les chaînes C News ou TPMP ne cessent d’évoquer les “élites parisiennes bobo déconnectées et bien pensantes “, c’est aussi une disqualification de la recherche, de la vérité historique. Renier la science n’est pas un opinion, il s’agit d’une dérive mortifère, qui menace les démocraties et pire, le rapport à la vérité. Si affirmer que la terre est plate est mis sur le même pied d’égalité que de dire qu’elle est circulaire, alors oui, nous ne vivons pas dans une “liberté d’expression retrouvée” mais bien dans un effacement du progrès: une rechute terrible.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;La corruption du langage à des fins belliqueuses&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Durant la guerre en Tchétchénie (1999-2009), Poutine n’employa jamais le mot guerre. Il y préféra: “opération antiterroriste” ou “restauration de l’ordre constitutionnel”, de même pour la guerre en Ukraine a été qualifiée d’“opération spéciale” de “dénazification”. Cette novlangue, pour éviter de dire guerre, pour justifier la violence par une forme de victimisation, modifie considérablement le rapport à la vérité. S’ il s’agit d’une guerre seulement pour une moitié du monde, mais d&#39;une “opération de dénazification” pour l’autre, alors se posent de véritables problèmes pour criminaliser la guerre. Quand le gouvernement chinois parle de “libération pacifique du Tibet” pour parler de l’invasion brutale de ce territoire, la même novlangue se poursuit. Plus récemment à Hong Kong,les violentes répressions ont été justifiées par une “opération de maintien de l’ordre”, et à Taiwan il est question de future “réunification pacifique”. Cette corruption du langage ne date pas d’aujourd’hui. Déjà en 1954 la France parlait d’”événements d’Algérie” pour évoquer la qui sévissait. Les Etats-Unis parlaient d’ “action de police” pour l&#39;intervention en Corée de 1950 à 1953, pourtant qualifiée de guerre majeure (le Congrès n’avait d’ailleurs pas déclaré la guerre), de “mission de conseil” ou d&#39; “assistance militaire” pour la terrible guerre du Vietnam (1955-1975) où là encore aucune déclaration de guerre ne fut votée, de même d’ “opération de libération de l’Irak” en 2004, pourtant véritable guerre. Jamais le mot guerre n&#39;apparaît dans les communiqués officiels. Comment condamner des crimes de guerre lorsqu’un pays ne mène que des “opérations spéciales” ou des “actions de police” ? Le langage est massivement corrompu à des fins impérialistes, les mots servent d’outils à l’acceptabilité d’une guerre. Le langage n’est qu’une arme envoûtante pour asservir les foules, et mobiliser les énergies. La “lutte contre le narcotrafic” n’est, pour les Etats-Unis, qu&#39;un argument bidon, pour mettre la main sur le pétrole du Venezuela. La capture de Maduro n’est donc pas seulement “l’aube d’un jour nouveau pour le Venezuela” comme a affirmé le secrétaire d’Etat adjoint des Etats-Unis, Christopher Landau, mais bien d’une ère nouvelle pour les Etats-Unis. En mettant fin au rapprochement de ce pays avec la Chine, les Etats-Unis se sont imposés comme maîtres chez eux et ailleurs, suivant la doctrine Monroe (doctrine américaine théorisée en 1823, souvent martelée pour justifier les politiques expansionnistes des Etats-Unis). Grâce à quelques mots bien léchés, le droit international est tout bonnement piétiné.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Les mots performatifs&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui surprend sans doute le plus dans une époque où la parole politique suscite davantage de déception que d’enthousiasme, c’est que les leaders de la corruption du langage sont les mêmes qui croient au pouvoir de la parole. Trump et Poutine se révèlent des ambassadeurs de la force du langage. Inspiré de la télé-réalité pour l’un, et du jargon de caïd mafieux pour l’autre, leur langage cash est conçu pour marquer, et dire “je suis comme vous”. On découvre à chaque discours de Poutine des mots méconnus de la langue russe, qui proviennent des bas fonds de Saint-Pétersbourg, s’adressant explicitement aux mafieux russes. Ici le langage a une volonté simple: rappeler à la mafia que Poutine a été un petit malfrat bagarreur, qu’il parle comme eux. De même Trump a un langage de “gamin de cinq ans” comme l’affrime la philosophe Barbara Cassin. Il ne compte que très peu de mots dans son vocabulaire, mais cela ne pose pas problème-et il l’a bien compris- car l’ère n’est plus aux grands discours mais aux Tweets, largement plus relayés. Mais cela ne s’arrête pas là, ils ne jouent pas seulement de la langue à des fins populistes, ils croient vraiment en la capacité performative du langage. De fait: “Trump pense qu’en supprimant des mots, il supprime des choses” affirme Barbara Cassin. C’est ainsi que plus de 150 mots furent interdits des rapports gouvernementaux et des subventions. Supprimer des mots permettrait de supprimer des concepts ou des réalités. Si le réchauffement climatique, n’existe donc plus dans les rapports gouvernementaux, il n’existe plus tout court, et il n’existe plus et donc ne figure plus dans les rapports. C’est ainsi que Donald Trump croit en la capacité performative du langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce qui est impressionnant, c’est que quand Trump dit qu’il fait quelque chose, il le fait vraiment. Sans doute sommes-nous trop habitués à des démocraties faillies, où les mots ne servent qu’à séduire. Dans son spectacle “L’art de ne pas dire”, le politologue Clément Viktorovitch, dresse une âpre critique de la politique française à l’ère du macronisme, où le langage est, selon lui, dénué de sens, de conviction et de sincérité. Aux Etats-Unis, les mots ne mentent pas. De même en Israël, quand Netanyahu dit qu’il va anéantir le Hamas et même qu’après la guerre il n’y aura “ni Hamas, ni autorité palestinienne”, là encore, aussi terrible et criminel cela soit-il, sa parole est suivie d’actes. Ici la parole ne sert pas à cacher une réalité ou à faire croire en un avenir meilleur, elle constitue le premier acte de légitimation de la violence qui s’ensuivra. De même, la Chine n’a de cesse de répéter qu’il n’y a “qu’une seule Chine” et, si cela se fonde sur un narratif identitaire, il s’agit aussi d’une croyance en la performativité de la parole. L’Empire du Milieu considère que cette simple affirmation permet de légitimer toute intervention ou velléité d’invasion, au nom de la “réunification”.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Trump-Poutine-Xi : Une convergence idéologico-sémantique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le trio des grandes puissances mondiales a toujours connu de vives tensions, l’URSS et les Etats-Unis ont traversé plusieurs décennies de guerre froide, et la République Populaire de Chine a souvent été en situation de conflictualité avec son voisin russe, sur des questions territoriales en particulier. Ces dernières années, les tensions de jadis ont laissé place à un rapprochement inattendu. La Chine mène des opérations militaires conjointes avec la Russie. Les deux pays ont noué des partenariats commerciaux précieux pour la Fédération russe. De même, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en 2024, les Etats-Unis ont montré une grande sympathie pour la Russie. Les conversations téléphoniques entre l’émissaire américain Steve Wikoff et son homologue russe Iouri Ouchatchov à propos de la guerre en Ukraine, se sont avérés d’ailleurs un scandale, tant l’américain s’illustrait par sa proximité avec Moscou. “Steve Witkhoff n’est pas vraiment un médiateur, il a un biais pro-russe accentué” explique l’ancien ambassadeur de France en Russie, Claude Blanchemaison sur le plateau de France Info le 2 décembre 2025. Si l’émissaire américain est prorusse, c&#39;est signe d’une volonté de rapprochement avec la Russie. Les Etats-Unis ont aussi étonnamment assoupli leurs barrières commerciales avec la Chine. Si ces trois grandes puissances sont différentes à bien des égards, elles ont cependant une chose en commun: la détestation de l’Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le rapport de l&#39;administration Trump paraît le 5 décembre, évoquant un “effacement civilisationnel” de l&#39;Europe, un ahurissement général fut ressenti dans le Vieux Continent. On peine à savoir si le discours relève du narratif trumpien ou poutinien tant l’argument est utilisé par le leader russe depuis 2022. C’est l’habitude de Poutine de décrire la “dégradation” et de “dégénérescence” de l’Occident,.. L’heure n’est plus à la lutte idéologique ou aux enjeux de puissances: désormais les grandes maîtres du monde se battent pour éradiquer les “pseudo-valeurs” occidentales (discours de V. Poutine le 24 février 2022), mettre fin aux normes, principal frein au libéralisme. “ [Il faut que] l’Europe retrouve sa confiance en sa civilisation et qu’elle abandonne son obsession malvenue pour une réglementation étouffante” expose clairement le rapport de l’administration Trump du 5 décembre 2025. C’est le même discours pour les diplomates chinois, qui s’insurgent chaque semaine, de la réglementation “anti-chinoise” menée par l’Union européenne et des accusations “injustifiées” concernant les ouïgours ou la défense de Taiwan. Le géant d’Asie, de manière plus pragmatique, conteste vivement les valeurs européennes: principal frein au commerce. Cette détestation de l’Europe est ainsi justifiée par une forme de régression “civilisationnelle”, qui désormais est un critère fondamental de puissance, pour des pays qui se respectent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là où tous ces dirigeants se retrouvent donc, c’est sur le récit national et civilisationnel qu’ils promeuvent.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Des civilisations à défendre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;“Nous n’avons pas besoin d’être éperonnés ou stimulés. La Russie a une histoire millénaire, et pratiquement elle a toujours eu le privilège d’exercer une politique extérieure indépendante” affirmait Poutine le 10 février 2007 lors de la conférence de Munich sur la paix. Le message est clair: rien ne peut et surtout rien ne doit empêcher la Russie d’être influente, de mettre en valeur sa culture et de défendre sa civilisation. La défense d’une civilisation est une idée qui vise à renforcer l’identité nationale autour d’un récit commun, et d’une grandeur avec laquelle il faut renouer. Mussolini dans les années 1930 voulait redonner la fierté aux italiens vexés d’un traité de Versailles humiliant, et après de nombreux échecs coloniaux en Ethiopie : rappeler la Rome Antique apparaissait comme un récit mobilisateur et porteur d&#39;espoir. C’est avec cette même approche que Poutine entend réveiller la grandeur russe. Après avoir eu un sentiment d’humiliation à la chute du Mur de Berlin, et puis de déclassement par la suite, au profit de la superpuissance américaine, la Russie ne figurant plus dans le club des grandes économies, Poutine n’a trouvé que la guerre pour se réinventer. Progressivement ,la Russie a disparu des enjeux de puissances, submergée par l’émergence de la Chine. Et la révolution pro européenne de Maidan en Ukraine en 2014, n’a fait qu’accentuer la crise: Poutine a vu son monde s’effondrer. La Russie perdait alors une pièce clef de sa zone d’influence. Celà en était trop pour Poutine. Le président russe a une civilisation “millénaire” à défendre, et il s’agissait donc de“dénazifier” l’Ukraine, qui se rapprochait du terrible Occident “décadent”. Ici encore les mots sont importants. Le mot “nazi” attribué au régime de Kiev, au delà de donner un prétexte d’invasion, veut insister sur le rôle de la Russie: elle a été et reste du bon côté de l’Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est aussi dans une logique civilisationnelle que s’inscrit la Chine de Xi Jimping. En misant sur une propagande d’Etat, et sur l’importance des mots, la Chine veut s’affirmer en puissance retrouvée. L’immense projet de Xi des “routes de la soie” pour faire du pays une superpuissance commerciale reprend la sémantique d’il y a 2000 ans avant notre ère, lorsque les marchands chinois empruntaient un chemin pour aller vers Constantinople ou Venise. Reprendre ce narratif là, c’est montrer que la Chine a toujours été une grande puissance et qu’elle doit conserver ce statut millénaire. De même pour les instituts Confucius qui visent à l’apprentissage du chinois dans le monde, et dont le nom reprend l’un des père de la philosophie chinoise.
Les grands dirigeants de la planète veulent ainsi installer un monde nouveau dont le critère de puissance serait celui de la civilisation, de l’Histoire, et de la tradition. Le “Make America great again” de Trump n’est qu’une réponse mobilisatrice et identitaire, qui, comme l’explique la politiste Asma Mhalla dans son ouvrage &lt;em&gt;Cyberpunk&lt;/em&gt;: “fait écho non sans ironie” à la “Grande renaissance de la nation chinoise” lancée par Xi Jinping en 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et tous ces phénomènes établissent d’étonnants rapprochements entre leaders n’ayant rien en commun, sauf ce “mélange de nationalisme identitaire et d’impérialisme” que définit Asma Malha. Le président Erdogan, Netanyahu, Poutine, Jimping, Trump ou Modi, ne s&#39;accordent que sur une chose: un ordre nouveau fondé sur le passé, sur la tradition. Chacun tente à sa manière de recréer un récit national, de réaffirmer des valeurs traditionnelles, et un anti-universalisme. Le Vieux Continent, fort de ses valeurs universalistes, se révèle démodé.&lt;/p&gt;
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            <name>Aurélien Truong</name>
        </author>
        <category term="politique" label="Politique"/>
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        <summary>La novlangue s&#39;impose chez les politiques. Sommes-nous arrivés à une nouvelle ère du langage? L&#39;instrumentalisation des mots dans la politique. </summary>
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        <title>Christiane Taubira: “La bataille des mots est une bataille pour n’être complice ni d’injustice ni de crimes.”</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Aurélien Truong : Lors de la loi mariage pour Tous en 2013, que vous avez défendu en tant que garde des Sceaux, vous avez usé d’un art oratoire singulier. Vos discours et interventions sont restés dans les mémoires de vos supporters et ont impressionné vos détracteurs. Cette victoire est historique, et vous avez porté ce combat de manière déterminée par la finesse de votre langue, l’ampleur de vos références et un sens aigu de la répartie. Dans quelle mesure cette victoire a-t-elle été permise par la maîtrise de l’art oratoire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christiane Taubira - Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016), Membre honoraire du Parlement:&lt;/strong&gt;  Merci pour ces mots. Comme je m’adresse à vous, jeunesse à la fois enthousiaste et lucide, je prendrai la précaution de vous alerter: méfions-nous de l’art oratoire. Il peut devenir un instrument perverti par des tribuns manipulateurs. L’histoire politique au Nord, au Sud, à l’Ouest, à l’Est, regorge d’exemples de démagogues qui, par leurs discours enflammés, séduisent les foules pour le plus grand malheur des peuples. J’admets cependant, en haussant un peu le ton, et tristement, que nous sommes plutôt dans une période de médiocrité de la parole qui se bouscule dans l’espace public. Ce qui, évidemment, n’inclut pas toutes les paroles publiques. D’évidence, c’est par la maîtrise du verbe que passe cet art oratoire, même si le corps y tient sa part. Mon rapport, actif, à la langue française remonte, je crois, à mon enfance. Une délectation à scander les sonorités et tenir le rythme en laisse, une appétence pour le mot juste et précis, une soif de nuances, encouragées par l’admiration que je lisais dans les yeux de ma Maman. Dans notre culture créole, jusqu’à la génération avant moi, et même la mienne, nous sommes économes de compliments et de manifestations affectueuses ou admiratives. Ce qui s’explique aisément par la mémoire ancestrale, consciente ou non, des violences esclavagistes qui rendaient très précaires les relations affectives. On ne disait donc pas « je t’aime » ou « c’est très bien », mais le corps témoignait : un regard à la fois joyeux et vigilant, un sourire vaporeux, des épaules soudain espiègles... &lt;em&gt;« quelque chose dans l’air a cette  transparence… »&lt;/em&gt;  comme chante Jean  Ferrat.  Bref, je crois que j’ai reçu des encouragements silencieux à danser avec la langue. Et le fait de pratiquer d’autres langues contribue probablement à creuser ma gourmandise, aiguiser ma sensibilité, nourrir ma curiosité pour ce continent implicite où les langues s’accordent ou discordent.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;D’où vient le son
Qui nous ébranle
Où va le sens
Qui se dérobe
S’interroge&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;– Andrée Chedid&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je veux vite lever un potentiel malentendu : je ne pense pas – au sens de: réfléchir - mon expression politique comme un exercice de séduction oratoire, mais comme un acte de persuasion. Je consacre donc beaucoup plus de travail et d’exigence au contenu qu’à la forme. A dire vrai, je ne travaille pas l’expression. Autant par manque de temps que par indiscipline. Simplement, je ne triche pas. En conséquence, au moment où je m’exprime, rien ne vient dérouter le flot de mes arguments de persuasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans le  discours final vous  dites :  « Nous allons déposer des mots sur des sentiments et des comportements ». Au travers de cette campagne, vous êtes-vous rendu compte de l’importance des mots ? Les mots ont le pouvoir de tout changer ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La langue et les mots jouent leur propre rôle. Dans la communauté humaine, le langage c’est la relation. Mais avant la langue et les mots, il y a les idées. Dans cette bataille pour les libertés individuelles de se marier et d’ailleurs aussi de divorcer, cette bataille pour l’égalité des droits : le même mariage pour tous les couples, les mêmes conditions d’adoption, la même protection pour toutes les familles... dans cette bataille, la matière première, c’est la vie réelle. Le quotidien. Ce que les gens éprouvent, ressentent et expriment en société. Pour une réforme majeure comme celle-ci, ni les sentiments ni les comportements des acteurs législatifs ne devaient rester dans l’ambigüité. On ne réforme pas durablement  en dissimulant. Il m’appartenait donc de créer les conditions d’un débat de fond, qui engageât durablement l’avenir. Quitte à ce que les tensions se durcissent. Il fallait que tout soit clair et précis. Pas d’entourloupe, pas de bosse sous le tapis : un progrès clair, net, voulu, assumé, face à des désaccords, dont je pouvais, pour certains, en concevoir la logique. De façon plus subjective, vu l’effervescence qui a précédé les débats parlementaires - sous forme de tribunes dans la presse, menaces de pseudo clauses de conscience, injures contre les personnes homosexuelles et les familles homoparentales - je n’étais disposée à aucune concession diplomatique. J’étais prête à prendre tout le temps nécessaire pour expliquer, et je crois que c’est ce que j’ai fait, mais j’étais déterminée à ne sacrifier ni les droits ni la dignité des époux.ses ou des enfants. Et oui, les mots ont un pouvoir performatif. Lorsqu’ils sont précis, ils clarifient, promettent, garantissent. En nommant les sentiments et les comportements, je leur octroie de la transparence. Dès lors, les mots agissent et il n’y a pas d’échappatoire : chacun doit assumer ses partis-pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Par opposition, la droite s’est insurgée en défendant des mots qu’elle considérait comme intouchables : « un père », « une mère », des mots que la loi, pour eux, désacralisait. Cette loi était-elle aussi une bataille des mots ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots peuvent aisément devenir des fétiches. Ils génèrent dès lors des crispations et des frustrations qui obstruent l’entendement. Ce fut le cas pour cette quasi-hystérie, qui a duré quelques semaines, sur la prétendue disparition des mots « père » « mère », aussi bien du code civil que des livrets de famille. Les adversaires de cette réforme se sont inventé par moments des frayeurs pour alimenter leurs aversions. Pour autant, je n’ai pas traité cette crainte avec mépris. J’ai considéré que, dans la société, des personnes pouvaient se poser la même question. J’ai donc pris le temps de rappeler les articles du code civil et de démontrer l’inanité de cette affirmation ; j’ai demandé aux services du ministère de la Justice d’établir les modèles de livrets de famille, et je les ai fait parvenir aux parlementaires. Ceci dit, toutes les lois sociétales et même sociales reposent sur la précision des mots. Car il s’agit de la vie quotidienne des citoyen.nes et justiciables, et la loi doit être applicable. Cela commence par la clarté et la précision. C’est une exigence légistique. En cas de litige, les juges, dont on a beaucoup dit, après Montesquieu, qu’iel étaient « la bouche de la loi » doivent se référer aux termes de la loi, mais aussi à l’intention du législateur. Si la loi et les débats sont plus ou moins clairs, au lieu d’être clairs, les jugements rendus peuvent être plus ou moins justes. D’autant que nous avons un Droit continental, codifié ; ce qui nous différencie de la Common law, qui repose davantage sur la jurisprudence. J’ai été députée, j’avais déjà bataillé sur des sujets importants. Je sais depuis longtemps qu’un article ou un amendement mal rédigés peuvent pourrir la vie des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si je prends le temps de resituer la bataille par les mots dans le contexte de l’action, c’est pour vous dire que les mots n’ont pas une vie propre, détachée des lieux, des moments, des précédents, des règles...Les mots ont déjà servi, ils ont leurs alluvions. Ils peuvent être chargés du limon des courants, des modes, des mésusages...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A la fin de votre discours final à l’Assemblée Nationale, pour exprimer la fierté d’avoir fait avancer des droits pour les couples homosexuels, vous avez déclamé des vers de Léon Gontran Damas, poète créole, pour illustrer cette victoire : &lt;em&gt;« L’acte que nous allons accomplir est beau, comme une rose dont la tour Eiffel, assiégée à l’aube, voit enfin s’épanouir les pétales, il est grand comme un besoin de changer d’air, il est fort comme le cri aigu d’un accent dans la nuit longue » Névralgie, 1964&lt;/em&gt;. Comment vous est venue cette conclusion ? Convoquer des  poètes était essentiel pour gagner une si grande bataille ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les poètes et poétesses me tiennent constamment compagnie. Ce sont mes ami.es depuis longtemps. Déjà, dans ma vie militante, puis dans ma vie parlementaire, leurs œuvres faisaient partie de mes bagages, de mon arsenal ; leurs vers sont dans ma poche-kangourou. D’aussi loin que je me souvienne, chaque fois qu’il me fallut terrasser un adversaire, donner le coup de grâce, emporter la dernière manche, c’est un extrait de poème qui m’est venu. Mon arme fatale est forgée dans leurs mots de silex, leurs mots de douceur, leurs mots d’ironie... J’utilise, j’use, mais je n’abuse pas. Souvent, on me rappelle ma réplique à un Député dans l’hémicycle, pour qui j’ai évoqué «ma fringante jeunesse ». Je me souviens parfaitement avoir été sur le point d’ajouter «Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ». Sauf que, sur le moment, j’ai estimé que c’était trop beau et élégant pour le destinataire du propos (note de la rédaction: le 23 juin 2015, le député Les Républicains , Eric Ciotti avait fait l’objet d’une joute verbale saillante, après avoir accusé la ministre Taubira d’avoir lancé un “ultimatum” sur le sujet de la délinquance sur mineurs). De sorte que j’ai retenu ce vers, je l’ai bloqué dans ma gorge. Vous voyez: je ne gaspille pas ! Quant à la conclusion de mon discours pour la loi mariage, ces vers de Léon-Gontran Damas m’ont paru les plus éloquents pour dire la grandeur et la beauté de cette réforme. Ces mots disent la promesse, l’éclosion, l’épanouissement. Je n’avais pas eu le temps de préparer de discours pour ce débat : j’étais hospitalisée depuis deux jours, à cause d’une infection dont le foyer n’était pas encore localisé. Juste avant de me rendre à l’Assemblée, j’avais dû négocier rudement avec mon médecin pour qu’il me laisse sortir. Je l’ai raconté dans mon livre &lt;em&gt;Nuit d’épine&lt;/em&gt;, au chapitre : &lt;em&gt;L’anneau d’égalité&lt;/em&gt;. Cependant, j’avais beaucoup travaillé en amont, depuis plusieurs mois, même si je préparais en même temps une réforme pénale. Ces vers de Damas me sont apparus, sur le moment, à cette tribune de l’Assemblée nationale, composés des mots qui annonçaient le plus joliment et le plus précisément possible la beauté, la profondeur, la justesse de ce que nous nous apprêtions à faire. Et je dis bien NOUS. Car, j’ai tenu mon rôle, mais cette bataille fut livrée ensemble, avec chacun.e excellent.e à sa place, à commencer par la ministre de la famille, Dominique Bertinotti, le jeune député rapporteur, Erwann Binet et les députés des quatre groupes de gauche, massivement présent.es et actif.ves... et parmi eux, les pas-très-vieux vétérans du PACS… L’air était électrique et le sujet éruptif, y compris pour une partie de la gauche, politique et universitaire. Toujours, dans mes batailles politiques, je convoque poètes et philosophes. Ce sont de vrais alliés. Durant ces débats, il m’est arrivé, de mémoire, d’avoir eu recours à Levinas, à Nietzche. Dans d’autres circonstances, j’ai puisé chez Ricoeur, notamment pour sa définition de l’Ethique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans l’ensemble de votre carrière politique, quels sont les mots qui vous ont fait le plus mal ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne laisse pas les mots me blesser. C’est un parti-pris. Ça ne veut pas dire qu’ils sont indolores. Simplement, je refuse de leur donner prise, et leur permettre d’accomplir leur office. Délibérément, j’ai choisi de ne pas accueillir ces passions tristes qui consument. Pas de place, ni dans mon esprit ni dans mon cœur pour la haine, la rancœur ou le mépris. « Haïr, c’est encore dépendre » ! C’est une réplique dans une très belle pièce de théâtre écrite par Aimé Césaire : «Et les chiens se taisaient ». Si je laisse les mots blessants prendre leurs quartiers dans mon esprit et mes sentiments, je peux tomber à leur merci, devenir leur proie, et haïr à mon tour, ou mépriser. Je refuse. Et cela vaut tout le temps, y compris dans mes relations personnelles. Par ailleurs, j’avais bien conscience de deux choses : d’abord, je m’exprime dans l’espace public, j’agis avec des effets sur la société et la vie des citoyen.nes. Je suis donc exposée à l’opinion publique dans l’espace public. Évidemment, j’aurais préféré que toute expression demeurât courtoise. C’est une règle que je m’impose à moi-même. Mais je sais parfaitement qu’elle n’a aucun effet sur l’attitude d’autrui. La deuxième chose que je sais depuis longtemps, c’est que, lorsqu’on est exposé aux regards, donc aux attaques et à la haine, on est aussi regardé par celles et ceux qui ont besoin de notre force. Cette force ne peut ni ne doit se démentir. Il faut trouver ou construire en soi l’invulnérabilité. « Je cherche quoi ? » écrivait Assia Djebar, « La douve où se noient les mots de meurtrissure ? ». Quand j’ai perdu ma Maman, j’étais adolescente. Etant d’une famille monoparentale, je n’avais plus rien au-dessus de la tête. Il me fallait donc ouvrir et tracer mes chemins, en forgeant mes règles de vie et de comportement, à partir des principes et des valeurs que ma Maman nous avait inculqués, sans forcément avoir eu le temps de les expliciter. J’ai appris à le faire. La littérature m’a constamment accompagnée et inspirée. J’ai forgé mon éthique de vie. Au sens où la définit Paul Ricoeur, que j’évoquais tout à l’heure : « L’éthique est le souci de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Je m’efforce toujours à comprendre ce qui est bon et juste. Et à l’accomplir contre tornades et tsunamis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quand on entend aujourd’hui Giorgia Meloni se présenter comme une « mère de famille catholique », peut-on penser que le progrès que l’on pensait acquis est désormais menacé ? L’ordre politique n’est-il pas en train de s’inverser par un retournement du langage ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas tant le fait de se réclamer d’être « mère de famille », ce qui n’est qu’une partie de son état-civil, et « catholique », affaire privée pour la croyance et activité sociale pour la religion, qui me paraît poser problème. La seule utilité de cette déclaration serait d’indiquer contre quoi, éventuellement, elle doit éprouver sa vigilance pour être capable d’exercer correctement le pouvoir au service des Italien.nes. Car, à sa place, ce qui compte, c’est l’orientation de ses options politiques. Je ne sais où elle en est de son admiration pour Mussolini. Mais elle évite de dire l’essentiel : qu’elle est une femme de pouvoir. Et qu’elle exerce ce pouvoir sur la société italienne en fonction de ses convictions, ses préjugés, ou son opportunisme  politiques.  Or,  Mme  Meloni  est  d’extrême-droite. Et  nous  connaissons parfaitement  la  filiation  idéologique  et  les  orientations  politiques  de  l’extrême  droite européenne. Ce que l’on peut retenir de lamentable dans cette autodéfinition, c’est une régression vers l’essentialisme.  Alors  que  des  générations  de  femmes  se  sont  battues  pour  notre émancipation,  lutte  que  nous  poursuivons,  Mme  Meloni  s’enferme  dans  ces  deux déterminismes, tout en étant femme de pouvoir. C’est à la fois une complaisance envers le patriarcat, une complicité avec le machisme, et une duplicité pour édulcorer les ressorts idéologiques de ses décisions. Ses accointances avec Mrs Trump, Musk, etc en attestent. Ce camp a toujours su faire diversion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avez-vous l&#39;impression que la politique n’est plus assez belle et imagée, que le langage politique s’est trop formaté ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne connais rien de plus beau que la Politique. Rien... sinon la littérature et les arts, avec beaucoup moins de risques... ou les sciences, beaucoup moins de tourments... non... je crois qu’il n’y a rien de plus beau que la Politique majuscule... sauf peut-être « l’herbe qui pousse sur la pierre », pour reprendre Mahmoud Darwich, ou encore, toujours selon lui « les opinions d’une femme sur les hommes ». Ce qui, à mon avis, vaut pour toutes les sociétés. En l’occurrence, Darwich parlait de « ce qui mérite vie ». Poésie, vie, Politique… Que mais ? comme disent les Brésiliens... quoi de plus ?  Sinon, les « éléments de langage » remplaçant la pensée, le champ de créativité a rétréci, l’imaginaire s’est desséché et la capacité d’action s’étiole. Quant au vocabulaire et ses fonctions de servitude, relisons Orwell.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les mots font les choses, mais ils les défont aussi. Ils les changent même parfois. &lt;em&gt;« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque  temps,  l’effet  toxique  se  fait  sentir  »&lt;/em&gt;,  disait  le  philologue  Victor Klemperer.  Comment  les  mots  des  réactionnaires  se  sont-ils  imposés  dans l’espace public ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Bertolt Brecht prônait de «lessiver les mots». Il est des périodes où c’est indispensable. Les mots ne s’imposent pas tous seuls, ni sans raison. Leur empire s’échafaude, se maçonne, s’édifie ; leur emprise sert une cause. Ce n’est pas être paranoïaque ou conspirationniste que d’en faire le constat. L’enjeu est considérable. La lutte pour le contrôle de l’espace- média, lieu verbal social, fait rage. Ce n’est ni hasard, ni coïncidence. Il est question de stratégie, car il s’agit d’une guerre idéologique, d’une bataille politique, d’un assaut culturel. Les milliardaires  qui  s’emparent des  médias,  choisissent  des journalistes et  directeurs réactionnaires, certains instruits et perfides, d’autres intellectuellement rudimentaires mais offensifs. Ces milliardaires, qui ont fait fortune à l’ombre d’un système économique et financier parfois néocolonial et toujours ultra-libéral, se battent pour un (dés)ordre du monde qui garantisse leur suprématie et protège leurs intérêts. Ce n’est pas qu’affaire de mots. Ou plutôt, les mots sont plus que des armes : ils composent un évangile et deviennent l’air du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En avril 2015 vous aviez déclaré, dans l’Observateur: &lt;em&gt;“la gauche a adopté les mots de la droite”&lt;/em&gt; face à l’offensive &lt;em&gt;“culturelle et sémantique”&lt;/em&gt; des néoconservateurs. Vous poursuivez en disant que &lt;em&gt;“la gauche a perdu ses propres mots”&lt;/em&gt;, vous parliez même de &lt;em&gt;“défaite sémantique”&lt;/em&gt;. Qu’est-ce qu’une défaite sémantique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La défaite sémantique se constate lorsque les mots ne correspondent plus ni à l’identité politique ni aux idéaux. C’est bien ce qui, malheureusement est arrivé et arrive encore à la gauche. Ses mots ne sont plus forgés dans son expérience de luttes pour la justice sociale, dans sa pratique du pouvoir pour l’intérêt général et l’émancipation individuelle, dans ses politiques publiques d’égalité, de solidarité, de cohésion ; dans sa consolidation des services publics, etc. Ce lien n’était pas encore rompu sous les années Jospin. Une défaite sémantique est d’abord et pleinement une défaite idéologique. Ce qui s’est passé c’est que, pour pénétrer les cercles de pouvoir et d’influence, et être admise dans les entre-soi mondains, la Gauche a consenti à renoncer à elle-même. Elle est ainsi passée de la conflictualité à la connivence. Il ne s’agit pas d’un calcul cynique opéré par tout un courant politique. Il s’agirait plutôt d’un enfoncement dans la faiblesse et la défaite. La gauche ayant mal anticipé les bouleversements économiques, n’ayant pas eu la maîtrise de la société post- industrielle, elle n’a pas vu venir la dispersion, la conversion, le rétrécissement de sa base sociale.  Elle  n’a  pas  su  prévoir  ni  contrecarrer  la  financiarisation  de  pans  entiers  de l’économie mondialisée, donc de filières nationales. Or, cette économie mondialisée est habile à échapper au cadre national et aux règles de justice sociale et fiscale ; elle est prompte aussi à exiger des solidarités financières nationales sous chantage d’emplois. Dans un sursaut de lucidité, la Gauche a déclaré que la finance était l’ennemi. Peu de temps après, malheureusement, elle a soumis une part importante de l’appareil d’Etat aux choix discrétionnaires du monde économique ; de même qu’elle a transféré des budgets de recherche et développement, de l’autorité publique à  l’arbitraire de décisions entrepreneuriales. Cette analyse ne me procure aucun plaisir. Je crois malheureusement qu’elle correspond à un processus encore en cours. Mon optimisme me suggère cependant que rien n’est irréversible. Les luttes politiques et sociales ne sont jamais définitivement éteintes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face  aux  mensonges  permanents  et  aux  flots  incessants  d’images  qui accroissent le brouillage et la désorientation, comment redonner sens aux mots ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En recommençant à les habiter. En les réenracinant dans la combativité et l’action. La bataille des mots n’est jamais une bataille pour les mots. C’est une bataille pour la vie et le chant. Une bataille pour n’être complice ni d’injustice ni de crimes. Nous, l’espèce humaine, à la fois vulnérable et conquérante, sommes peut-être la seule espèce vivante qui sache rêver d’avenir. Sauf que notre avenir est lié à la viabilité du reste du monde. Les mots existent. Il faut parfois les réveiller. Ou emprunter-partager. Renouer dialogue avec des cultures, des modes de vie, des arts de vivre qui les ont conservés ou renouvelés. En Amazonie, en Laponie, en Océanie, en Mongolie, au Kalahari, en Innuie... ou… la Bibliothèque d’Alexandrie. On cesse de charcuter le monde. Et de le bombarder. On arrête d’épuiser les sous-sols et les fonds marins. Et d’encombrer l’Espace. On vit avec les autres humains, avec les autres vivants. Et avec l’inerte.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Aurélien Truong</name>
        </author>
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        <category term="rhéthorique"/>
        <summary>Un entretien marquant avec Christiane Taubira, qui revient sur sa relation aux mots et à la littérature.</summary>
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        <title>Discours de Munich, JD Vance: L’Europe face à son nouvel ennemi </title>
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        <updated>2026-05-23T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;h2&gt;Une leçon de démocratie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« (...)La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur.
Et ce qui m’inquiète, c’est la menace qui vient de l’intérieur, le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, des valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JD Vance s’élance ensuite dans une comparaison aussi audacieuse que malaisante : il compare les démocraties européennes aux régimes communistes instaurés par l’URSS durant la guerre froide. Reprenant l’idée propre à la célèbre doctrine du président américain Harry S. Truman (1947), il oppose le camp de la démocratie occidentale, au camp de l’autoritarisme bolchevique. En rappelant cette vision bipolaire du monde, et surtout en prononçant son discours en Allemagne, pays séparé pendant la guerre froide par le terrible « mur de la honte » selon la formule occidentale, la critique est violente voire blessante. Selon lui, certains pays « vainqueurs de la guerre froide » se comportent désormais tel les communistes du 20e siècle. L’Europe actuelle serait ainsi le lieu de l’autoritarisme, de la censure, de la propagande, d’un parti unique, en bref : du totalitarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Beaucoup d’entre vous présents dans cette salle se souviennent que la guerre froide a placé les défenseurs de la démocratie face à des forces bien plus tyranniques sur ce continent. Et pensez à ceux qui ont censuré les dissidents, fermé les églises, annulé les élections. Étaient-ils bons ? Certainement pas.&lt;/em&gt;  &lt;em&gt;Mais grâce à Dieu, ils ont perdu la guerre froide. Ils l&#39;ont perdue parce qu&#39;ils n&#39;ont ni valorisé ni respecté tous les bienfaits extraordinaires de la liberté. (...) Malheureusement, quand je regarde l’Europe aujourd’hui, je ne vois pas toujours très bien ce qui est arrivé à certains des vainqueurs de la guerre froide. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sur quoi s’appuie t-il ? Quels éléments permettent au vice-président américain de nourrir sa diatribe ? Car de fait, des exemples il en donne. La Roumanie d’abord. Une élection annulée, pour un scandale d’ingérence russe à travers des financements illégaux, et la manipulation d’influenceurs mandatés pour promouvoir la figure du candidat populiste Georgescu. Mais le scandale pour Vance ce n’est pas la menace russe, sa capacité d’ingérence et sa détermination à affaiblir l’Europe: non au contraire : c’est le fait que cette tentative de déstabilisation ait faillit. Car la démocratie roumaine est parvenue, contre toute attente, à tenir le choc (par une vaste enquête et par une décision forte, le candidat pro-russe Georgescu a été mis en échec). JD.Vance s’indigne donc parce qu’un candidat d’extrême droite a perdu. L’ambition russo-américaine d’affaiblir l’Europe a échoué en Roumanie, et Vance s’en désole. Le Vieux Continent a encore quelques ressources face à la montée des populismes et à l’ingérence menaçante des grandes puissances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu’il faut bien comprendre, c’est donc que ce discours aux allures terrifiantes naît d’une force insoupçonnée de l’Europe. Le navire tangue mais il ne coule pas. Le pari trumpien selon lequel l’Europe était désormais impuissante et à la merci des grandes puissances, a été détrompé. Par son ton amer et ses propos aussi virulents que glaçants, Vance s’insurge car l’Europe qu’il avait sous-estimée dans sa capacité à résister aux ingérences et à la montée des extrêmes droites, n’a pas craqué.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« J&#39;ai été frappé par la récente intervention à la télévision d&#39;un ancien commissaire européen qui s&#39;est réjouit de l&#39;annulation par le gouvernement roumain d&#39;une élection. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, l’idée principale est de mobiliser le récit mobilisateur classique de l’extrême droite: la défense de la civilisation. Les exemples fleurissent mais leur hétéroclicité montre bien que l’enjeu ne réside pas dans la pertinence des arguments mais dans cette ligne idéologique très claire : défendre la civilisation judéo chrétienne. La menace intérieure est donc aussi les flux migratoires. Reprenant l’idée de Huntington selon laquelle le 21e siècle serait le siècle du « choc des civilisations », et proche aussi de la théorie complotiste du « grand remplacement », JD Vance s’affiche en défenseur de la civilisation chrétienne. Selon lui la démocratie occidentale est menacée de toute part: des “flux migratoires, au terrorisme, en passant par les gouvernements pro-islam. Tel est le portrait de la société européenne que dresse JD.Vance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après avoir évoqué ce qu’il pensait de la démocratie en Europe, Vance aborde enfin ce qu&#39;il avait au fond de sa pensée. L’insécurité et l’immigration. Par une énumération de faits divers, de la Suède au Royaume Uni, Vance affirme que l’Europe a tourné le dos à ses « valeurs fondamentales ». Derrière l’idée de liberté qu’il répète de nombreuses fois, se cache la véritable crainte de Vance : voir l’Europe se déchristianiser. Selon lui, les responsables européens de Bruxelles sont des censeurs nuisant à la liberté d’expression. Selon lui, le gouvernement suédois a une laïcité à géométrie variable, et de même pour le gouvernement britannique. Vance dénonce ainsi une forme de persécution des chrétiens en Europe. Ce sois disant recul des libertés l’invitera donc a poursuivre son argumentaire en encourageant les leaders d’extrême droites européens, tous unis par la haine de l’islam, et la défense des valeurs chrétiennes traditionalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“ Je pense à la Suède, où le gouvernement a condamné il y a deux semaines un militant chrétien pour avoir participé à l’autodafé de Corans qui a entraîné le meurtre de son ami. (...)&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Et ce qui m’inquiète le plus, c’est peut-être le cas de nos chers amis du Royaume-Uni, où le recul des droits de conscience a mis en péril les libertés fondamentales des Britanniques religieux en particulier. Il y a un peu plus de deux ans, le gouvernement britannique a accusé Adam Smith-Connor,&lt;/em&gt;(physiothérapeute de 51 ans et ancien combattant de l’armée)&lt;em&gt;, du « crime odieux » d’avoir prié en silence pendant trois minutes à 50 mètres d’une clinique d’avortement.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;(…) En Grande-Bretagne et dans toute l’Europe, je crains que la liberté d’expression ne soit en recul. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;L’Union des extrêmes droites&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Mais savez-vous pour quoi ils ont voté ? En Angleterre, ils ont voté pour le Brexit, et qu&#39;ils soient d&#39;accord ou pas, ils ont voté pour. Et de plus en plus, partout en Europe, ils votent pour des dirigeants politiques qui promettent de mettre fin à une migration incontrôlée.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’enjeu ici pour Vance est de donner de la légitimité à son discours. Celui-ci est légitimé par le fait que depuis quelques années la ligne populiste et conservatrice qu’il incarne, triomphe en Europe. De l’Italie de Giorgia Meloni, à la République tchèque de Andrej Babis, en passant par la Hongrie de Viktor Orban, de nombreux États européens sont désormais dirigés par des forces eurosceptiques. JD.Vance a ainsi pensé que c’était le bon moment pour appuyer sur l’Europe et passer à la marche supérieure. L’Europe est en passe de basculer au profit de l’extrême droite. C’est en tout cas l&#39;opinion de l&#39;administration trumpienne. Et si Vance a accepté de discourir à Munich, c’est pour apporter sa pierre à l’édifice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si il est vrai, qu’avec un regard éloigné, plus d’un an après le discours de Munich, cette stratégie fonctionnait, il faut dire que la récente friction entre Giorgia Meloni et Donald Trump à propos du pape Léon, et plus globalement de la guerre en Iran, nous permet de nuancer: l’extrême droite européenne commence à s’affranchir du gênant boulet américain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Et s&#39;exprimer et exprimer son opinion ne constitue pas une ingérence électorale, même lorsque des personnes expriment des opinions en dehors de votre propre pays et même lorsque ces personnes sont très influentes. Et croyez-moi, je dis cela avec humour : si la démocratie américaine a pu survivre à dix ans de réprimandes de Greta Thunberg, vous pouvez survivre à quelques mois d&#39;Elon Musk.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment est consternant, le 9 janvier 2025, le PDG du réseau social X et principal financeur de la campagne électorale de Donald Trump, Elon Musk, effectue un message de soutien au parti d’extrême droite allemand de l’AFD pour les élections législatives de février 2025. Seul l’AFD pourrait “sauver l’Allemagne” affirme t-il, invitant les gens à se “ranger derrière le parti extrémiste sinon la situation va vraiment, vraiment empirer en Allemagne”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;“Stay out, Elon” s’est insurgé le secrétaire général du Parti démocrate allemand Matthias Miersch, face à l’ingérence du milliardaire américain. Cette démarche de déstabilisation électorale n’est pas nouvelle, déjà Musk avait amplement soutenu le militant britannique d&#39;extrême droite Tommy Robinson. Depuis quelque temps déjà, le processus de soutien aux mouvements nationalistes et identitaires est donc déjà en marche. Et Vance, numéro 2 de l’administration Trump, a souhaité poursuivre cette stratégie. Devant les diplomates européens profondément inquiets des ingérences du milliardaire Elon Musk, Vance a trouvé une drôle manière de rassurer: sidérer.
Non, Vance, n’aura pas rappelé que chaque État est souverain et que la stabilité du cadre politique est essentielle en démocratie. Le vice-président américain a préféré une “blague”: &lt;em&gt;“si la démocratie américaine a pu survivre à dix ans de réprimandes de Greta Thunberg, vous pouvez survivre à quelques mois d&#39;Elon Musk.”&lt;/em&gt; Au-delà d&#39;une certaine maladresse comique, le message est très clair: la mouvance MAGA et ses soutiens de la Silicon Valley assument pleinement leur volonté de s&#39;immiscer dans la vie politique européenne. C’est au nom de la liberté d’expression et parce que les récentes dynamiques populistes leur confèrent une légitimité idéologique, que Musk et Vance s’expriment si ouvertement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’ailleurs en décembre 2025, l’administration américaine a franchit un nouveau pas dans cette croisade anti-européenne. Le 5 décembre 2025, dans une note d’orientation politique, il est dit qu’il existe un risque d&#39;effacement civilisationnel” pour l’Europe. Selon ce rapport, c’est toujours par la question des “valeurs”, et de la “migration de masse”, que l’Union européenne est menacée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-delà du Vieux Continent le message est simple: l&#39;Amérique est de retour. Après avoir connu une période de retrait et de recentrement sur elle-même, désormais, du Venezuela à l’Iran en passant par l’Allemagne et le Royaume-Uni, l’administration Trump entend placer ses pions sur le grand échiquier du monde de plus en plus multipolaire. L’avenir de l’Europe dépend d’abord de sa solidarité politique, mais surtout dans sa prise en compte qu’un ordre nouveau est en train de s’écrire. Comme disait Dominique de Villepin au journal Le Monde en février 2025: “Munich était la chronique d’une mort annoncée du droit international”. L’idéologue du trumpisme JD Vance a voulu frapper un grand coup à Munich en assommant l’Europe. L’efficacité de cette offensive résidera dans la capacité ou non de l’Europe à faire face à la crise, à réagir face aux bouleversements que connaît l&#39;ordre international. La “crise” n’est, en grec ancien, que le “moment du choix”, ce discours aura donc eu un mérite, faire comprendre à l’Europe le nouveau monde dans lequel elle se trouve.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Aurélien Truong</name>
        </author>
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        <summary>Le 14 février 2025, un séisme politique a traversé l’Europe. Le vice-président américain a livré une attaque sanglante à l’Europe qu’il accuse d’avoir renié ses “valeurs”. Un véritable bouleversement, qui fait comprendre au Vieux Continent que désormais, rien n’est plus comme avant.</summary>
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        <title>Technofascisme : le fascisme était déjà techno</title>
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        <updated>2026-05-23T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;Depuis quelques années, et en particulier ces derniers mois, de nombreux ouvrages importants sont parus évoquant le fascisme “Silicon Valley”, ou bien le “&lt;em&gt;Technofascisme&lt;/em&gt;”, titre du livre de Norman Ajari paru en février 2026. Dans &lt;em&gt;Cyberpunk&lt;/em&gt; (2025), la politologue Asma Mhalla s’intéresse justement aux cerveaux de ce fascisme transhumaniste (courant de pensée qui vise à créer des post-humains, dont les facultés physiques et intellectuelles seraient augmentées par les technologies). C’est aussi l’étude de Giuliano Da Empoli dans &lt;em&gt;Les Ingénieurs du chaos&lt;/em&gt; (2019), qui voit dans la Silicon Valley aussi bien le berceau des nouvelles technologies que l’épicentre de la pensée populiste. Enfin, le travail de Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji dans leur ouvrage &lt;em&gt;Apocalypse Nerds, comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir ?&lt;/em&gt; (2025) montre que ce fascisme vise à combattre la “modernité politique avec les outils de la modernité technologique”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ce sujet s’avère être une clef d’analyse essentielle et passionnante pour comprendre la grande accélération du monde, il est aussi nécessaire de clarifier un point : le “technofascisme” n’est pas nouveau. Le fascisme était déjà techno. Considérant qu’il est nécessaire d’utiliser les mot justes en cette période de grands bouleversements, et que l’étude des années 1920 est plus que pertinente tant elles sont un reflet terrible du moment présent, nous souhaitons rappeler que l’aspect technologique du fascisme contemporain, n’est pas une manière d’édulcorer le fascisme mais bien un outil mis à sa disposition. D’ailleurs historiquement, le fascisme est et a toujours été profondément moderne. Le technofascisme est donc bien le fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;“Fascisme” ? “Technofascisme” ? Qu’en est-il aujourd’hui ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les réseaux sociaux, l’IA ou les progrès de la conquête spatiale constituent autant de bouleversements technologiques que de nouveaux enjeux de puissance. Car de fait, comme l’analyse la politologue Asma Mhalla, les géants des GAFAM sont désormais aussi puissants que de grands États développés. Et sans doute, jamais dans l’Histoire, l’influence d’une technologie comme l’IA, n’a créé une onde de choc similaire.
Toutefois l&#39;utilisation de nouvelles technologies à des fins idéologiques ne date pas d’aujourd’hui.
Déjà l’écrivain italien Filippo Tommaso Marinetti, dans son &lt;em&gt;Manifeste du Futurisme&lt;/em&gt; paru en 1909, annonçait la couleur de ce qu’allait devenir le fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme se caractérise historiquement par la réaction aux valeurs d’humanisme démocratique, héritées des Lumières, le rejet des droits de l’homme, des libertés individuelles propre au libéralisme politique, mais aussi du communisme ou de l’anarchisme et par la création d’un État fort. Mussolini disait justement dans sa &lt;em&gt;Doctrine politique et sociale du fascisme&lt;/em&gt; (1933): “Si le XIXe siècle était le siècle de l’individualisme, le XXe siècle serait le siècle de l’État”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le futurisme se caractérise quant à lui par l’exaltation de la violence, du bruit, du mouvement, de la guerre, du chaos, par la mise à mort de la tradition artistique, de la démocratie et de l’émancipation des femmes. Et surtout par l’éloge de la modernité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entendons nous bien, dans le futurisme tel que l’a théorisé Marinetti, la modernité n’est ni d’un éloge de la démocratie italienne récente d’à peine un demi siècle, ni une idéalisation de l&#39;émergence du marxisme en Europe, mais bien une ode au vacarme assourdissant des machines industrielles, des avions, des automobiles et des trains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout y est déjà. Du &lt;em&gt;Manifeste de l’aéropeinture futuriste&lt;/em&gt; au &lt;em&gt;Manifeste des bruits&lt;/em&gt;, le futurisme, arrière-base intellectuelle du fascisme, témoigne du même attrait pour les technologies que les néofascistes d’aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Peut-on toujours parler de fascisme ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;“Démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires” disait Marinetti dans le &lt;em&gt;Manifeste futuriste”.&lt;/em&gt; C’est contre cette bien-pensance bourgeoise, qui désormais de nos jours est dite “woke”, que le futurisme a voulu s’ériger. Le fascisme mussolinien est le fruit de cette réflexion intellectuelle futuriste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui caractérise les écrits futuristes, c’est la fusion d’un conservatisme particulièrement affirmé sur la vision de la femme et de la famille avec une modernité idéalisée et un futur enthousiasmé. Cette rupture avec la tradition, tout en gardant des fondements conservateurs, caractérise le fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui, le modèle trumpien repose sur cette fusion là. Un intérêt presque obsessionnel pour la “tech”, le “transhumanisme”, l’espace, et une vision ultraconservtrice de la femme, de l’identité et de la famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est cependant complexe pour de nombreux experts d&#39;attribuer aux États-Unis de Trump le même qualificatif qu’à l’Italie de Benito Mussolini. Car le trumpisme est-il un fascisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains historiens rejettent le qualitatif de “fasciste” pour qualifier les États-Unis de Trump car il ne soulignerait pas le caractère profondément américain de la mouvance MAGA (pour “Make America Great Again”). Cependant, la tentative de coup d’État lors de l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 a constitué un tournant. Au point que le renommé historien américain de la France de Vichy et du “fascisme rural” Robert Paxton, qui s’interdisait d&#39;employer le terme, a changé d’avis. Car la mouvance MAGA est certes imprégnée de la mythologie américaine, mais elle est aussi et surtout influencée par des penseurs d&#39;extrême droite, issus de mouvements racistes et xénophobes néofascistes. “Qualifier Donald Trump de fasciste n’est pas seulement acceptable, mais nécessaire” a même affirmé l’historien dans l’hebdomadaire &lt;em&gt;Newsweek&lt;/em&gt; au lendemain de la prise d’assaut du Capitole, en comparant celle-ci à la manifestation fasciste du 6 février 1934 qui avait vu défiler à Paris les ligues d’extrême droite et les Croix de Feu, en passe d’envahir la Chambre des députés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait objecter que les Américains, compte tenu de leur Histoire, acceptent mal un État fort et centralisé, qui est pourtant essentiel à l’idée fasciste. D&#39;ailleurs Trump a durant ses campagnes toujours accusé l’ “establishment démocrate” de donner du poids à l&#39;État sur la sphère privée. On pourrait donc penser que, sur ce point, Trump n’a rien de fasciste tant il n’accorde (en apparence) pas d’importance à l’idée d’État. Cependant, il s’agit seulement d’un propos rassembleur, pour des Américains apeurés de voir l’État fédéral s&#39;immiscer dans les affaires intérieures. En réalité, Trump a considérablement renforcé le poids de l’État, en particulier face aux libertés individuelles. La censure de certains mots dans l’administration (tels que “changement climatique” ou “LGBT”), ou les suppressions de dotation à des universités en sont un symbole. Derrière ces discours populistes anti-État, Trump agit en fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la Postface d’une réédition de &lt;em&gt;Penser le fascisme&lt;/em&gt; d’Antonio Gramsci, le traducteur et éditeur Manuel Esposito dit:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Le fascisme change très peu: il n’est que le retour de lui-même sous des masques nouveaux, ne nous laissons pas berner par son emballage technologique, par lesquels il essaye de nous faire oublier ce qu’il est: destruction de la vie et de la connaissance.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà qui est clair: le technofascisme n’est pas un fascisme particulier, ni un semi-fascisme: il est le fascisme. Le discours est inchangé, mais “ses modulations et ses moyens de se propager évoluent”. Le grand philosophe et écrivain italien Umberto Eco insistait lui aussi sur la plasticité du mot ”fascisme”, amovible à toute situation. “On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change”, disait-il dans &lt;em&gt;Reconnaître le fascisme&lt;/em&gt;. Le “jeu” ne réside plus dans la mobilisation des jeunesses fascistes sur la Piazza Venezia de Rome, mais dans celle des citoyens-internautes par des algorithmes et des tweets mobilisateurs. Le jeu est le même, seul le procédé a changé.&lt;/p&gt;
]]></content>
        <author>
            <name>Aurélien Truong</name>
        </author>
        <category term="politique" label="Politique"/>
        <category term="les-mots" label="Les mots"/>
        <category term="Trump"/>
        <category term="extreme-droite"/>
        <summary>L’idée contemporaine de “technofascisme” pour qualifier une idéologie contemporaine née dans la Silicon Valley est intéressante, mais cette fusion du techno et du fascisme n’est pas nouvelle: le fascisme était déjà techno.</summary>
    </entry>
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        <title>Vladimir Poutine: Analyse du discours de lancement de “l’opération spéciale” (24 février 2022)</title>
        <link href="https://enpause.fr/themes/1-les-mots/articles/analyse-discours-poutine/"/>
        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;Dans une intervention télévisée lors de laquelle Vladimir Poutine annonce son « opération militaire spéciale » contre l’Ukraine, le président russe a particulièrement sidéré par les mots, et le narratif qui en ressort. Tout au long de son discours solennel, Poutine évoque le passé. Et c’est sans doute cela que l’Occident n’avait pas assez mesuré : Poutine est nostalgique d’un passé glorieux, celui de la Grande Russie. Sans base idéologique fixe, ni communiste, ni tsariste, Poutine est impérialiste. Selon lui les tsars et les dirigeants communistes ne sont que la continuité d’un Etat fort, d’un empire hégémonique et puissant. Mais cette « Grande Russie » a disparu après l’effondrement de l’URSS en 1991. Depuis, dans l’imaginaire poutinien, la Russie est la risée du monde, humiliée, et non respectée par l’Occident. Dans ce discours, on retrouve le Poutine de Dresde en Allemagne de l’Est travaillant dans l’administration russe, celui qui raconte être sorti de son bureau de la Stasi, hué par une foule avide de liberté. Ce traumatisme de l’expansion des valeurs occidentales, a ressurgi en 2014 lorsque sur la place Maïdan, se sont ruées des foules de jeunes ukrainiens, appelant à se rapprocher de l’Europe. Cette vision d’horreur, de voir l’ancien bloc soviétique s’effondrer au profit de l’Occident « décadent » a sidéré Poutine qui a par la suite mené des opérations de déstabilisation en Ukraine et plus directement des attaques militaires dans des territoires ukrainien stratégiques ou russophones, comme en Crimée et dans le Donbass (&lt;em&gt;annexion de la Crimée en 2014&lt;/em&gt;) et depuis 2022, sur la totalité du territoire ukrainien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;./analyse-discours-poutine.assets/image-20260412170323553.png&quot; alt=&quot;image-20260412170323553&quot; title=&quot;© Nicole Galvani&quot;&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;La peur d’un anéantissement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Pour les États-Unis et leurs alliés, il s’agit d’une politique dite d’endiguement de la Russie, d’un dividende géopolitique évident. Pour notre pays, c’est en fin de compte une question de vie ou de mort, la question de notre avenir historique en tant que Nation. (…) Il s’agit d’une menace réelle, non seulement pour nos intérêts, mais aussi pour l’existence même de notre État, pour sa souveraineté. C’est la ligne rouge qui a été évoquée à plusieurs reprises. Ils l’ont franchi.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est signifiant dans ce texte, c’est que l’on ne semble pas être dans le monde où nous sommes. Le texte est si archaïque qu&#39; on se demande si Poutine n’est pas un haut dignitaire soviétique des années 50. Or nous sommes bien dans le monde d’aujourd’hui. L’ancien du KGB est devenu président de la Fédération de Russie, et oui, il veut tout faire pour que la Russie se relève de l’effondrement dont il parle tant. Car répété à 3 reprises dans ce discours, « l’effondrement de l’URSS » est non seulement « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle passé » comme il affirmait dans ses vœux à la Nation en 2005, elle est aussi une grande blessure narcissique.Pas de l’homme que Poutine est, quoique sans doute nostalgique de son passé allemand, mais de l’humiliation russe face à un Occident « décadent » triomphant. La prédominance des termes d’ « Occident » et de « l’OTAN » (mentionné à près de dix reprises) témoigne de cette obsession névralgique pour l’Ouest. Poutine avait déjà connu la chute, désormais il craint l’anéantissement. Car selon lui, les raisons qui ont conduit son choix sont claires : « assurer la sécurité de la Russie elle-même » indique-t-il dès les premiers mots de son allocution. « Des menaces fondamentales » évoque même le président russe, soit des menaces qui mettent en péril l&#39;existence même de la Russie. Dans une forme presque narrative, usant d’une métaphore hobbesienne, il affirme que « la machine de guerre est en marche et (…) s’approche au plus près de (ses) frontières ». Ce narratif là, a un but, et l&#39;entièreté du discours est construit autours de cette démarche : porter l’attention sur l’Occident, sur l’OTAN (sujet grammatical), qui serait menaçant et virulent, face à une Russie (objet grammatical à de très nombreuses reprises) accablée, sur la défensive, en danger, “arnaqué”même. Mais, si nous continuons à regarder dans l’oeil poutinien, et à poursuivre cette métaphore filée de la « machine de guerre », on comprends très vite que le discours s’établit en deux axes : tapper sur l’ennemi belliqueux, meurtrier et décadent (l’Occident, l’OTAN), et montrer par opposition, l’injustice que reçoit le bon élève russe, respectueux du droit international et du multilatéralisme. Car oui selon Poutine, la Russie s’est comportée « honnêtement », et dans le respect du droit et de l’autodétermination des peuples. Et c’est là qu’il faut faire un pas de côté et rentrer dans la tête du boss du Kremlin.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Un méchant: l’Occident&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“ Il semble que presque partout, dans de nombreuses régions du monde, là où l’Occident vient établir son ordre, il y laisse des blessures sanglantes, non cicatrisantes, les plaies du terrorisme international et de l’extrémisme. Tous les exemples ci-dessus sont les plus flagrants, mais loin d’être les seuls exemples de mépris du droit international.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cela inclut la promesse faite à notre pays de ne pas étendre l’OTAN d’un pouce vers l’Est. Une fois encore, ils nous ont trompé ou, dans le langage populaire, tout simplement arnaqué”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon lui, le modèle de la guerre froide a permis la paix, la prospérité économique de deux blocs. Mais depuis 1989, les Etats-Unis seuls ont dominé le monde. Et de fait les Etats-Unis ont, dans les années 90 été une « hyperpuissance » selon les mots d’Hubert Védrine, dans le sens où l’ordre mondial était dicté par l’Amérique, présente militairement dans tous les continents et menant des opérations où bon lui semble. Et selon Poutine cette période a fait des ravages. Lorsqu&#39;il évoque l’attaque de Belgrade en 1999 par les troupes de l’OTAN, ou bien les interventions militaires en Irak, Syrie et Libye, c’est bien cette période que Poutine dénonce. Et dans sa vision dualiste de l’Histoire et des rapports de forces, Poutine considère que cela a été possible du fait de la faiblesse de la Russie et de ses dirigeants, mais que désormais, lui le nouveau maître de la Russie, ne laissera plus les Etats-Unis dicter leur loi. Or là où il réalise sans doute une grande erreur, c’est que la Russie n’est plus la puissance d&#39;antan, et que son armée et son industrie ne sont plus à la pointe. Pour certains éléments, il le reconnaît. Dans un passage, il indique que la Russie a un retard technologique considérable face à l’Ouest. Mais l’humilité ne dure pas longtemps: dans un autre passage il vante son armée et sa dissuasion nucléaire. Nous pouvons légitimement aujourd&#39;hui considérer qu&#39; il s’agit d’une grande erreur de Poutine, d’avoir surestimé sa force, et d’avoir cru que la résistance ukrainienne serait faible. Car cette fin d’allocution invite l’armée ukrainienne à déposer les armes, à ne pas lutter et à combattre dans les rangs de l’armée russe.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Un gentil: La Russie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Les événements d’aujourd’hui (déclenchement de “l&#39;opération militaire spéciale” en Ukraine) ne visent pas à porter atteinte aux intérêts de l’Ukraine et du peuple ukrainien. Il s’agit de protéger la Russie elle-même contre ceux qui ont pris l’Ukraine en otage et tentent de l’utiliser contre notre pays et son peuple.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Encore une fois, nos actions relèvent de l’autodéfense contre les menaces que l’on fait peser sur nous et contre une calamité encore plus grande que celle qui se produit aujourd’hui.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est frappant dans ce discours, c’est que tout semble avoir du sens. La Russie acculée de toute part, par un OTAN surpuissant qui menace son intégrité, sa “souveraineté” même. Une “machine de guerre” menaçante, qui a “trompé” un État “pacifiste et affaibli”. Car la Russie, faible, a cherché à “travailler honnêtement” avec ses partenaires occidentaux, et s’est faite rouler dessus: “tout simplement arnaqué”. Face au pacifisme d’une Russie affaiblie, des Etats-Unis surpuissants ont attaqué les alliés de la Russie, et menacé la Russie, impunément. Et les agressions menés par les Etats-Unis dans le monde restent des “blessures sanglantes, non cicatrisantes, les plaie du terrorisme international et de l’extrémisme”. La Russie a laissé tout ça se faire par “paralysie du pouvoir et de la volonté”. La Russie a laissé faire beaucoup de chose, mais cette fois le mauvais élève américain a “franchi” la “ligne rouge”. Pire, les ukrainiens qui détestent la Russie, qualifiés den “supplétifs d’Hitler”, qui ont préféré les nazis aux bolcheviques, se préparent à attaquer. Depuis déjà 8 ans ils mènent un “génocide” dans l’est de l’Ukraine. Dans cette guerre du Bien contre le Mal, la Russie choisit son côté. Elle ne peut pas se laisser menacer par l’ogre américain, ni accepter qu’à ses frontières se dresse une “anti-Russie” prête à attaquer et qui déjà tue des “gens sans défense”. La Russie est ainsi contrainte à se réveiller et à lutter pour la paix (“travailler honnêtement (...) (au) désarmement réellement unilatéral”), pour la justice (“traduire en justice ceux qui ont commis des crimes sanglants”) et pour sa sécurité (“menace réelle (...)pour l’existence même de notre Etat”). La Russie ne peut plus attendre, il s’agit d&#39;une “question de vie ou de mort”. C’est ce récit là que l’on ressent à l’écoute du discours.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Un prétexte de dénazification et d’anti-corruption&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« J’ai décidé de mener une opération militaire spéciale. Elle vise à protéger tout ceux qui ont été victimes d’intimidation et soumis à un génocide par le régime de Kiev pendant 8 ans. Pour cela nous ferons tout pour démilitariser et dénazifier l’Ukraine »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est sans doute l’argument qui a le plus choqué le monde, tant par l&#39;incompréhension que la brutalité des propos du maître du Kremlin. “Dénazifier” ? En réalité, Poutine se fonde sur le passé de l’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Ukraine y a subi une famine de masse appelée “Holodomor” soit l’extermination par la faim, orchestrée par l’URSS, causant entre 2,6 et 5 millions de morts. Certains ukrainiens se sont ainsi rebellés, pour collaborer voire combattre avec les nazis face à l&#39;oppresseur soviétique. Cependant affirmer celà n’est que partiellement vrai car seuls 250 000 ukrainiens se sont engagés dans les rangs nazis, contre près de 4 millions dans l’Armée rouge. Comme souvent, Vladimir Poutine instrumentalise l’Histoire, pour se trouver un prétexte. Il est vrai qu’après la guerre, des groupuscules néonazis ont émergé, notamment dans les groupes d’ultra de club de football comme au Dynamo Kiev, intimement lié au célèbre Bataillon Azov, héros de guerre, mais à l’idéologie nazie décomplexée. Mais ces courants restent minoritaires et éloignés des sphères du pouvoir, loin donc d’un “régime nazi”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un second temps, Poutine parle d’un régime “corrompu”. Encore ici, Poutine déforme la réalité. Car en effet l’Ukraine est connu pour la corruption (indice 33 de corruption selon Transparency International en 2022, soit le 106e rang mondial). Mais déjà le commentaire semble déplacé: d’abord parce que la Russie est le pays le plus corrompu d’Europe devant la Biélorussie et l’Ukraine, et parce que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a mené campagne contre la corruption, essayant de grandes réformes pour renforcer la transparence politique et la pénalisation de la corruption politique. Les deux prétextes ici, sous-entendent que l’Ukraine est un Etat faillit, au main d’un régime illégitime, corrompu et même nazi.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Une guerre de valeurs&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;“&lt;em&gt;En fait, jusqu’à récemment, les tentatives de nous utiliser dans leurs intérêts, de détruire nos valeurs traditionnelles et de nous imposer leurs pseudo-valeurs, qui nous rongeraient, nous, notre peuple, de l’intérieur n’ont pas cessé. Ces attitudes ils les imposent déjà agressivement dans leurs pays et elles mènent directement à la dégradation et à la dégénérescence, car elles sont contraires à la nature humaine elle-même. Cela n’arrivera pas [ici], cela n’a jamais marché pour personne.&lt;/em&gt;”&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Poutine n’aborde que partiellement dans son discours, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’un conflit territorial. Ce sont deux mondes qui s’affrontent: l’Occident “dégénéré” et la Russie des “valeurs traditionnelles”. Dans ce passage signifiant, on comprend mieux ce qui traverse Poutine. L’Occident représente la “dégénérescence” affirme t-il. C&#39;est-à-dire, que les luttes pour le droit des femmes, des LGBT, et de toutes les minorités représentent la “dégradation”de l’Occident, qui perdrait son identité. D’une homophobie décomplexée, presque nazifiée, Poutine martèle: “Cela n’arrivera pas (ici)”. Il ne s’agit donc pas seulement d’un affrontement frontalier, mais bien d’une guerre civilisationnelle. Le monde des traditions face au monde des libertés, des droits, que Poutine juge “contraire à la nature elle-même”. Ce sujet que Poutine, ne semble qu’effleurer est en réalité central. Car si Poutine aide des groupes d&#39;extrême droite en Europe, c’est autant parce qu’il veut faire basculer l’Europe dans son camp dans le conflit en Ukraine, que dans l’envie de créer une internationale conservatrice, incarnée notamment par Viktor Orban. Cette défense de la culture, des traditions, de la famille, est fondamentale chez Poutine. Perdre celà, c’est perdre l’âme de son pays, ou plutôt perdre le contrôle qu’il peut y avoir. Parce que ce qu’il ne dit pas dans ses “pseudo-valeurs” occidentales, il y a l’idée de démocratie, de pluralisme, de liberté d’expression. Lorsque sur la place Maïdan se ruent en 2014 des milliers d’ukrainiens pour se rapprocher de l’Europe et du programme Erasmus, le président russe a compris: ce qui fait rêver le monde n’est plus son monde. Le temps est à l’ouverture. Mais l’ouverture serait la fin de la Grande Russie et du régime autoritaire poutinien. Il s’agit donc d’une “question de vie ou de mort”, non pas de la Nation russe comme il affirme , mais du régime poutinien, sa mort en fin de compte.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Aurélien Truong</name>
        </author>
        <category term="analyse-discours" label="Discours"/>
        <category term="les-mots" label="Les mots"/>
        <category term="Poutine"/>
        <category term="rhéthorique"/>
        <category term="guerre"/>
        <summary>La guerre russo-ukrainienne est une guerre complexe en ce qu&#39;elle n&#39;est pas seulement due à des volontés expansionistes de Poutine. Nous allons analyser son discours du 24 février 2022, afin de comprendre les causes de cette guerre.</summary>
    </entry>
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        <title>Les mots intraduisibles : miroirs de l&#39;identité culturelle</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;h2&gt;Des marqueurs d&#39;appartenance culturelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La langue façonne notre rapport au monde bien au-delà de sa simple fonction communicative. Utiliser un mot ancré dans sa propre culture, c&#39;est faire surgir tout un paysage de références que les autres membres de cette communauté reconnaissent aussitôt. La &lt;em&gt;saudade&lt;/em&gt; portugaise illustre bien ce phénomène. Pour ceux qui parlent cette langue, le mot évoque une nostalgie particulière, plus profonde qu&#39;un simple regret. C&#39;est une mélancolie douce-amère qui ne se réduit ni au &amp;quot;manque&amp;quot; ni à la &amp;quot;tristesse&amp;quot;. Entre locuteurs lusophones, prononcer ce mot suffit : la compréhension est immédiate, presque instinctive. Un véritable signe de reconnaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette dimension identitaire des mots intraduisibles crée ce qu&#39;on pourrait appeler une &amp;quot;communauté linguistique émotionnelle&amp;quot;. Les Japonais qui parlent de &lt;em&gt;tsundoku&lt;/em&gt; – l&#39;habitude d&#39;acheter des livres sans les lire, les laissant s&#39;accumuler – ne font pas que décrire un comportement. Ils reconnaissent mutuellement appartenir à une culture où le livre occupe une place symbolique particulière, où l&#39;accumulation même témoigne d&#39;un certain rapport au savoir et à la possession.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#39;absence de traduction directe renforce paradoxalement ce sentiment d&#39;exclusivité culturelle. Quand une réalité ne peut être exprimée que dans une langue donnée, elle devient le patrimoine spécifique de ses locuteurs. Les mots intraduisibles dessinent ainsi les contours invisibles mais bien réels des identités collectives.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Le reflet des modes de vie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces termes ne servent pas uniquement à renforcer l&#39;identité collective. Ils dévoilent aussi ce qui compte vraiment pour une société donnée. Le &lt;em&gt;hygge&lt;/em&gt; danois en offre un exemple frappant. Dans un pays où l&#39;hiver s&#39;étire sur plusieurs mois et où la lumière du jour se fait rare, ce concept a pris racine naturellement. Il désigne cette ambiance douillette qu&#39;on crée chez soi – bougies allumées, couvertures moelleuses, présence de quelques proches. Plus qu&#39;une simple question de décoration, c&#39;est une réponse culturelle aux rigueurs du climat nordique. Les Danois ont élevé le réconfort domestique au rang de valeur sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#39;allemand offre un autre cas intéressant avec le mot &lt;em&gt;Feierabend&lt;/em&gt;. Littéralement, cela signifie &amp;quot;soirée de célébration&amp;quot;, mais le terme désigne précisément l&#39;instant où la journée de travail prend fin. Qu&#39;un mot entier existe pour nommer ce basculement en dit long. Dans une culture où l&#39;efficacité et la rigueur professionnelle sont primordiales, cette frontière entre temps de travail et temps personnel mérite d&#39;être clairement tracée, même linguistiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;em&gt;sobremesa&lt;/em&gt; espagnole offre un autre exemple éclairant. Ce temps passé à table après le repas, consacré uniquement à la conversation, révèle une conception du temps moins segmentée que dans d&#39;autres cultures. Dans les sociétés hispanophones, ce moment peut durer plusieurs heures. Il manifeste une hiérarchie des valeurs où la convivialité prime sur l&#39;efficacité, où le lien social se construit dans ces interstices temporels que d&#39;autres cultures tendent à éliminer.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Des fenêtres sur les sensibilités collectives&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Certains mots désignent des expériences que tout le monde peut vivre, mais que seules quelques langues ont jugé bon de distinguer nettement. &lt;em&gt;Komorebi&lt;/em&gt;, en japonais, décrit ces rayons de soleil qui percent à travers les branches et les feuilles. Qu&#39;un phénomène visuel aussi fugace possède son propre nom en dit beaucoup sur l&#39;attention portée aux détails naturels dans la culture nippone. Cette capacité d&#39;observation minutieuse s&#39;inscrit dans une longue tradition esthétique où le moindre instant de beauté compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du côté allemand, le &lt;em&gt;Waldeinsamkeit&lt;/em&gt; exprime cette forme de solitude apaisante qu&#39;on ressent lorsqu&#39;on se retrouve seul dans une forêt. Le mot va bien au-delà d&#39;une simple &amp;quot;promenade en forêt&amp;quot;. Il capte un état émotionnel précis, où la présence des arbres et le silence environnant créent une atmosphère propice à l&#39;introspection. Dans l&#39;imaginaire germanique, la forêt occupe une place symbolique considérable, et ce terme reflète aussi une valorisation culturelle du recueillement solitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#39;autres mots pointent vers des émotions moins avouables. Le &lt;em&gt;Schadenfreude&lt;/em&gt; allemand, par exemple, nomme ce petit plaisir qu&#39;on peut éprouver face au malheur d&#39;autrui. Sentiment peu noble, certes, mais que chacun a probablement ressenti un jour ou l&#39;autre. Le fait que la langue allemande l&#39;ait officialisé dans son vocabulaire soulève une question intéressante sur l&#39;honnêteté psychologique : préfère-t-on nommer clairement ce qui existe, même si c&#39;est inconfortable ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#39;&lt;em&gt;ubuntu&lt;/em&gt; sud-africain va chercher encore plus loin. Souvent résumé par la formule &amp;quot;je suis parce que nous sommes&amp;quot;, ce concept dépasse la simple dimension linguistique. Il porte une vision du monde où l&#39;individu ne peut exister qu&#39;à travers ses liens avec les autres. L&#39;humanité y est pensée comme intrinsèquement collective. Ce terme a d&#39;ailleurs joué un rôle majeur dans la réconciliation nationale sud-africaine après l&#39;apartheid. La preuve que les mots peuvent incarner de véritables projets de société.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Une cartographie implicite des priorités humaines&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L&#39;analyse des mots intraduisibles dessine une géographie culturelle fascinante. On nomme ce qui compte, ce qui structure le quotidien, ce qui mérite d&#39;être distingué du flot continu de l&#39;expérience. Les Inuits possèdent effectivement un répertoire étendu pour décrire les différents types de neige – non par exotisme, mais par nécessité vitale. De la même manière, les francophones distinguent une quinzaine de types de pain, révélant l&#39;importance de la gastronomie dans leur culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette cartographie est dynamique. Certains mots intraduisibles voyagent et s&#39;implantent dans d&#39;autres langues quand ils comblent un manque. Les anglophones ont adopté &lt;em&gt;Schadenfreude&lt;/em&gt; faute d&#39;équivalent direct. Le mot &lt;em&gt;hygge&lt;/em&gt; commence à être utilisé en français, peut-être parce qu&#39;il nomme une aspiration contemporaine au cocooning et au réconfort domestique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, ces emprunts restent souvent marqués d&#39;une légère étrangeté. Adopter véritablement un mot implique d&#39;adopter la réalité qu&#39;il désigne, de reconnaître que cette distinction mérite d&#39;exister dans notre propre vision du monde. C&#39;est un processus culturel autant que linguistique.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Au-delà de la traduction&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le français possède lui aussi ses intraduisibles. Le terme &lt;em&gt;dépaysement&lt;/em&gt; condense en un seul mot l&#39;idée d&#39;être arraché à ses repères géographiques et culturels, avec tout ce que cela comporte de déstabilisant et d&#39;enrichissant. Il contient l&#39;idée que notre identité est liée à un &amp;quot;pays&amp;quot; et que s&#39;en éloigner nous transforme. Le voyage et l&#39;altérité occupent une place particulière dans la pensée française, et le vocabulaire en porte la trace. Les mots intraduisibles nous forcent à admettre une réalité qui dérange parfois : nous partageons certes une humanité commune, mais nos univers linguistiques ne se superposent pas parfaitement. Chaque langue découpe le monde à sa façon, trace ses propres frontières entre les concepts, insiste sur certaines nuances tout en en laissant d&#39;autres dans le flou. Ces divergences ne bloquent pas le dialogue entre les cultures. Au contraire, elles l&#39;enrichissent en nous poussant à élargir notre propre regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mondialisation pousse vers une certaine uniformisation des modes de vie et des références culturelles. Dans ce contexte, ces mots qui refusent de se laisser traduire représentent un héritage précieux. Ils attestent que l&#39;expérience humaine reste diverse, que les sociétés ont développé des réponses variées aux défis de l&#39;existence. Saisir véritablement un mot intraduisible demande un effort réel : du temps, de l&#39;empathie, l&#39;acceptation de sortir de ses propres catégories mentales. Et c&#39;est justement là que réside leur valeur. Ils nous obligent à lever le pied, à tendre l&#39;oreille, à accepter que certaines vérités résistent à la simplification rapide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces mots fonctionnent comme des ponts autant que comme des frontières : ils marquent certes les limites de ce qu&#39;on peut traduire mot à mot, mais ils créent aussi des occasions de dialogue et de découverte. Expliquer un de ces termes à quelqu&#39;un qui l&#39;ignore, c&#39;est transmettre une manière d&#39;être au monde, offrir un nouvel angle de vue sur la réalité.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Bastien Pagot</name>
        </author>
        <category term="societe" label="Société"/>
        <category term="les-mots" label="Les mots"/>
        <category term="traduction"/>
        <category term="linguistique"/>
        <summary>Les intraduisibles, reflet de nos différences culturelles : le langage comme identité d&#39;un peuple.</summary>
    </entry>
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        <title>Censure Trump : quelles sont les conséquences d’un appauvrissement des mots sur l’étendue de notre pensée ?</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;Le lien entre la censure de l’administration Trump et la Novlangue d&#39; Orwell s’est établi dans tous les titres des journaux : de jours en jours, Trump interdit l’utilisation et donc le relai de certains mots, sur les sites gouvernementaux. Cependant, les chercheurs ne sont pas censurés, leurs recherches se poursuivent, et les citoyens ne ressentent pas directement l’influence de la perte de ces mots pourtant fondamentaux, tels que « changement climatique » ou même « femme ». Pourquoi donc autant de véhémence contre ce système de censure qui semble avoir un impact minime sur la vie quotidienne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut noter que la disparition de mots n’a pas qu’une portée politique de court terme : elle est aussi responsable d’un abrutissement de la pensée. Et, à long terme, la disparition de mots dans les sites de relais comme les sites gouvernementaux, les universités, subventionnées par l’État, ou encore la NASA pourrait mener à la disparition de concepts, c’est-à-dire, de représentations mentales d’idées, entraînant un mode de pensée unique. Sans concepts, il n’ y a plus de valeurs, plus de notion d’ «égalité», ou d’« injustice » par exemple. Au-delà de simples mots, ce sont des constructions culturelles fondamentales qui sont menacées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Serions nous prêts à mourir pour la « liberté », si disposés à lutter pour notre « idéal », si ces mots ne résonnaient pas en nous ? »&lt;/em&gt; La phrase de Sapir, linguiste et anthropologue américain du XIXe résume bien l’embarras que provoque la disparition de mots. Non seulement, ils nous permettent de communiquer de manière claire, mais ils sont également fondamentaux lors de l’élaboration de concepts. Concepts clarifiés dans notre esprit par l’apparition de ces mots et à l&#39;inverse brouillés par leur disparition. Avoir un mot pour qualifier une idée abstraite, c’est concrétiser cette idée dans notre esprit et donc réaliser son existence. Pour Sapir, la formation de mots pour caractériser une idée abstraite permet d’accéder à notre pensée.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;On considère la pensée comme une zone naturelle séparée de la zone artificielle du langage : à notre avis, celui-ci serait plutôt la seule route connue pour mener à la zone de la pensée.&amp;quot;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;— E.Sapir, Introduction à l’étude de la parole, 1921&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette idée avait déjà été avancée chez le philosophe allemand Hegel, qui écrit dans &lt;em&gt;La Philosophie de l’esprit&lt;/em&gt; (1817) &lt;em&gt;«&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans mots donc, notre esprit n’est pas capable de concevoir de manière claire des idées abstraites, notre pensée est limitée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la suppression de mots caractérisant une idée abstraite est un réel problème, quel conséquences auraient donc la disparition de mots caractérisant un concept concret comme « femme »? En dehors d’une volonté de limiter la reconnaissance institutionnelle spécifique des femmes ainsi que la défense de leurs droits, la disparition de tels mots changerait les représentations du monde qui nous entoure. La disparition du mot «femme » ne fait pas disparaître le concept de femme, car ce n’est pas une idée abstraite, mais l’absence de ce mot dans les sites gouvernementaux contraint notre esprit à penser sans elles. C’est une autre forme de contrôle de la pensée qui ne touche plus au concept mais à la place qu’ils ont dans notre conception de la société.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Une censure négationniste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et les mots « historiquement », «racisme », « ségrégation » ? De manière évidente, la suppression de ces mots ont pour objectif d’effacer l’Histoire, afin qu’elle n’aille pas à l&#39;encontre des politiques menées par le pouvoir en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Trump, ces mots n’ont pas lieu d’être utilisés car ils illustrent un concept, ou donne une connotation à celui-ci qui ne devrait pas être mis en avant :« Je ne suis pas raciste. Je suis la personne la moins raciste que vous ayez jamais interviewée » avait déclaré Donald Trump à une journaliste en 2018, en réponses à des polémiques sur des propos injurieux qu’il aurait tenu lors d’une réunion avec des parlementaires. Pour Trump, le racisme n’est pas d’actualité. Supprimer le terme de « racisme » revient à occulter une réalité et un passé : celui de l’esclavagisme, de la ségrégation, de la lutte de Martin Luther King ou Malcom X . De même pour le « réchauffement climatique » ou les « transsexuels » : ces mots caractérisent des concepts qui, pour Trump, constituent un danger pour sa politique ou sa vision du monde et il est donc logique de les supprimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, la suppression de tel mots se fait aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche avec la subtitution de certains mots dans des classiques de la littérature comme « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie maintenant intitulé « Ils étaient Dix ». Bien que le terme de ”nègre” soit injurieux, ormis dans de rares contextes, il reflétait le langage de la fin du XIXe, et donc la réalité raciste de cette époque. Supprimer le mot “nègre” reviens donc à oublier les représentation passées, qui étaient reflet de la société. Selon Aimé Césaire, il faut même se réapproprier le mot « nègre ». Comme il le dit dans son Discours sur la Négritude, à Miami en 1987 , la négritude est « une manière de vivre l’histoire dans l’histoire » et « un sursaut de dignité », « un refus de l’oppression ». Se rappeler l’Histoire est donc un moyen de se battre pour la cause défendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que la censure d’extrême gauche aie pour but de réparer les erreurs passées, les conséquence de ces suppressions sont graves : “si vous nettoyez les textes des sujets qui fâchent, des mots qui fâchent, vous aboutissez à une falsification et un mensonge historique, qui a pour conséquence très grave de priver les opprimés de l&#39;histoire de leur oppression” explique l’historienne Laure Murat lors d’ une interview par France Inter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un sens nier une réalité, dans l’autre vouloir faire disparaître un passé douloureux. Bien que les volontés des deux extrêmes soient clairement opposées, dans les deux cas, le résultat est dangereux : les générations à venir ne verront plus ce qui a constitué l’Histoire du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suppression de mot pose donc un problème d’éthique à tous les niveaux : elle pourrait amener, si elle se poursuit au-delà des sites gouvernementaux, à l’occultation de certains concepts. Mais la régression du langage n’est pas l’unique moyen d’influencer l’esprit des citoyens : le choix des mots utilisés est également un outil de persuasion et parfois de conditionnement. Il a un impact aussi important que leur suppression. Les mots sont donc toujours un objet de conflictualité, et Trump l’a bien compris : faire une liste de mots “déconseillés”, c’est éclipser des concepts et faire disparaître certains enjeux, afin de limiter les oppositions à sa politique.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>D.L.</name>
        </author>
        <category term="politique" label="Politique"/>
        <category term="les-mots" label="Les mots"/>
        <category term="Trump"/>
        <category term="censure"/>
        <summary>Donald Trump élabore une nouvelle stratégie pour limiter les oppositions à sa politique : la censure des mots qui lui sont &quot;gênants&quot;. Mais alors quel est le lien entre les mots et la pensée ?</summary>
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        <title>Bergson : L’indicible mis au défi par l’art et l’écriture</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;Les limites des mots existent entre les langues comme Barbara Cassin le dépeint dans son ouvrage intitulé &lt;em&gt;Le Vocabulaire des philosophies européennes : Dictionnaire des intraduisibles&lt;/em&gt;, publié en 2004 au Seuil. Elle présente et analyse le phénomène d’« intraduisibilité » des mots en fonction des langues et de l’évolution de celles-ci. Certains mots disparaissent dans l’usage courant des langues et deviennent intraduisibles par l’effet du temps. Une autre limite du langage figure dans l’essence même du concept de parole en tant que construction sociale. Car les langues sont construites et réinventées constamment par les hommes. Elles forgent notre perception du monde, notre approche des objets, des choses, des êtres vivants et des humains, nos interactions sociales. Elles forgent également notre conscience et notre inconscient qui sont ainsi collectifs. Notre conscience, que l’on croit individuelle, est aussi collective comme l’a raconté de manière inaugurale le sociologue Émile Durkheim dans les &lt;em&gt;Règles de la méthode sociologique&lt;/em&gt; publiées en 1894. D’une certaine manière, les mots nous offrent par leur multiplicité un dictionnaire de la liberté de penser, d’exprimer nos opinions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le philosophe Henri Bergson a mis en évidence les limites fondamentales du langage en montrant comment les mots qui ne rendent pas compte de l’essence propre de chaque élément du monde, que cela soit nos sentiments, un objet ou un animal. Car par efficacité pratique et besoin d’interactions sociales et donc d’être compréhensibles, nous nous arrêtons souvent aux appellations communes accordées aux choses sans prendre le temps de nous intéresser à leur singularité. C’est la thèse qu’il avance dans son recueil d’articles &lt;em&gt;Le Rire&lt;/em&gt; publié en 1900, composé de trois articles précédemment publiés dans la &lt;em&gt;Revue de Paris&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henri Bergson, professeur agrégé de philosophie, est né à Paris en 1859 d’un père juif polonais et d’une mère anglaise. Il est mort dans la capitale à 81 ans. Il a enseigné successivement au lycée David D’Angers, au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, à Henri IV à Paris, puis à l’Ecole Normale Supérieure et au Collège de France. Il est reçu ensuite en 1918 à l’Académie Française et s’investit dans la création de la Commission Internationale de Coopération Culturelle et de la Société des Nations. Ces deux institutions deviennent en 1946 l’UNESCO et l’ONU. Il a également reçu le prix Nobel de Littérature en 1927.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;Le Rire&lt;/em&gt; paru en 1900, Bergson met en évidence l’insensibilité qui accompagne le rire. Il faut savoir accompagner le rire de l’indifférence car « Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion ». Il est intéressant de penser que le rire appartient aussi au langage. Car le rire est singulier, il peut être fort, gêné, aigu ou essoufflé. Il fait ressortir nos états d’âme sous une forme qui peut être spontanée et révéler notre voix intime et incontrôlée. Pourtant le rire reste construit et suit également les logiques hiérarchiques des sociétés. Il est un marqueur social. Ses sonorités retracent le chemin social de ce qui l’a engendré comme le montre la sociologue Laure Flandrin, auteure du livre &lt;em&gt;Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions&lt;/em&gt; (La Découverte, 2021). Étant donné que le rire est construit, il en reste conventionnel, et manque peut-être de rendre compte de nos véritables pensées, de nos véritables sonorités, pas forcément valorisées par tous et toutes en société. Ou peut-être que l’émotion procurée par quelque chose de drôle à nos yeux est si forte, ou prenante physiquement, que nous traduisons ce transport parfois qui nous dépasse par autre chose que des mots. C’est une voix intérieure qui laisse entendre l&#39;indicible, d&#39;ailleurs en dépassant les frontières des langues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henri Bergson souligne les limites du langage qui butte au seuil d’un accès (indicible) aux choses, « nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles ». Même en cherchant à « voir », à scruter l’intimité des choses et du monde pour définir leur essence, nous limitons leur identité à leur appellation sociale et culturelle. On nomme souvent les choses auxquelles on n’accorde pas d’identité singulière par un mot impersonnel, réservé à toute son espèce. Le mot pissenlit désigne tous les pissenlits par cette seule appellation, aucune de ces fleurs n’est désignée dans sa singularité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donner un nom singulier à chaque existant relèverait d&#39;une approche plus animiste (c’est-à-dire instaurant une continuité et égalité entre les intériorités de tous les êtres vivants, qui existent chacun par des interactions et existences sociales) dans une société capitaliste qui n’est pas encline à donner ce temps et cette visée au monde. Car le rapport capitaliste au langage, le réduit dans un rapport pratique au réel, et celui animiste offre une autre approche, plus large. En fait, l’efficacité économique du monde capitaliste passe par la production de grandes catégories dans lesquelles les choses et les mots sont regroupées et essentialisées. On colle « des étiquettes » aux « choses » que l’on ne considère pas comme digne d’une existence en tant qu&#39;êtres sociaux. C’est pour cela que les mots « désignent des genres » et «ne note(nt) de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal ». Les classifications scientifiques procèdent de cette manière en regroupant les « espèces » sous un même mot, malgré leurs différences et l’unicité de chacun de leurs membres. Cette domestication du monde néglige les pluralités et nous abstient de penser le particulier, l’intime, et finalement la complexité de chaque élément. L’appauvrissement de ces expériences passe par le langage et ainsi c’est la pensée qui s’en trouve réduite. Nous vivons au seuil du monde. Comme le note Bergson « nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons à la marge de nos propres émotions, ne pouvant cerner leur singularité comme chaque mot nous borne à leur aspect « banal ». Bergson s’attache à montrer qu’il y a de l’ineffable, de l’indicible, et que cet espace est justement celui de la richesse de notre vie intérieure. Si l’amour, la haine, la joie sont difficiles à exprimer comme sentiments, nous cherchons collectivement à les partager et ainsi privilégier parfois le caractère universel ou collectif des mots. De plus, les émotions ne sont jamais figées dans le temps et ni dans l’espace, les sentiments sont à l’image d’un réseau, d’un flux qui circule et évolue. Ils se lient et se séparent continuellement, comme des souvenirs. Leur complexité paraît abstraite. Les mots définissent, dessinent, produisent des espaces, des « blancs » comme le dit Georges Pérec dans &lt;em&gt;Espèces d’Espaces&lt;/em&gt; (1974). C’est ce que soulignent les mots du poète Henri Michaux : « j’écris pour me parcourir ». Les mots dessinent une géographie de soi, des repères et des chemins pour se retrouver dans les réseaux émotionnels du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Bergson, par leur style, les romanciers et les poètes permettent un usage singulier du langage et du monde. Leurs mots détachent l’étiquette d’un lieu, d’une personne, d’une époque pour rendre compte de leur unicité. Il faudrait ainsi trouver les mots pour trouver sa voix, son corps, sa pensée, son histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’art est une invitation à dépasser ces limites, comme un défi ou même un besoin vital.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Selma Debary Norlin</name>
        </author>
        <category term="idees" label="Idées"/>
        <category term="les-mots" label="Les mots"/>
        <category term="traduction"/>
        <category term="linguistique"/>
        <category term="art"/>
        <summary>La parole est l&#39;outil principale de l&#39;homme pour s&#39;exprimer, mais quelles sont ses limites ?</summary>
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        <title>“Une langue n’existe pas comme une plante ou une montagne, c’est une pratique sociale.” Entretien avec Laélia Véron et Maria Candea</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La langue est-elle le reflet de rapports de force sociaux ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question a fasciné les linguistes pendant longtemps et on a cherché des régularités entre langue et rapports sociaux, par exemple des parallèles entre le climat ou l’organisation sociale et les structures des langues. Mais pour faire bref : on n’en a pas trouvé ! On ne peut pas dire que la langue soit le « reflet » de rapports de force sociaux. Par exemple, les langues qui n’ont pas de genre grammatical et qui ne genrent pas les gens (comme le turc, le hongrois, le finnois, le farsi) ne correspondent pas forcément à des sociétés moins sexistes. Évidemment, s’il n’existe pas de kangourou dans une région on ne va pas avoir le mot « kangourou », mais ça n’a rien à voir avec les rapports de forces sociaux. Ces rapports sont construits plutôt par les discours que par la langue : on peut tenir des discours pro-monarchie ou pro-démocratie dans la même langue. La langue est un système symbolique extrêmement sophistiqué et les discours font partie de nos réalités, on a du mal à imaginer une cognition humaine sans passer par une langue. Mais la langue ne « reflète » pas les rapports sociaux. Les discours, quant à eux, construisent directement les rapports sociaux et sont en retour structurés par les rapports sociaux. C’est un va-et-vient permanent. Par exemple, on a construit les droits de l’homme, ça a pris du temps de parler de « droits », ensuite des « droits de la femme », ensuite des « droits de l’enfant », des « droits des minorités », des « droits des étrangers »… On ne parle pas encore vraiment de droits des êtres non humains, mais on commence à les penser dans les mouvements anti-spécistes. Peut-être qu’un jour on en parlera comme d’un pilier de nos sociétés. La langue n’empêche pas de faire évoluer les rapports de forces sociaux, c’est important de se dire cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Peut-on parler de « féminisation » ou de « démasculinisation » de la langue ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a parlé de « féminisation » pour désigner un processus très simple : celui de l’harmonisation de l’accord des noms de métiers (comme « pharmacien, pharmacienne », « avocat, avocate », « plombier, plombière »), des titres (comme « docteur, docteure », « maitre, maitresse », « officier, officière ») et des fonctions (comme « président, présidente », « directeur, directrice ») avec le genre de la personne qui les exerce. L’accord en genre est la situation la plus courante et habituelle en français, mais il y avait des exceptions en raison du fait que de nombreux métiers, titres, grades ou fonctions avaient été longtemps interdits aux femmes et qu’au fil des siècles, certains mots n’étaient en usage qu’au masculin. D’autres avaient un féminin qui s’est tout bonnement vu prohiber. Lorsque les femmes ont obtenu de haute lutte le droit de faire des études et exercer tous ces métiers, elles n’ont pas forcément mené le combat symbolique de la forme des mots. D’autant que la forme féminine existait et désignait parfois autre chose : l’« ambassadrice » ou la « pharmacienne » désignait l’épouse de l’ambassadeur ou du pharmacien ; l’« étudiante » désignait au 19e siècle les prostituées spécialisées pour des clients étudiants. Ce combat symbolique est venu plus tard, dans les années 1970-1980, lorsqu’on a cessé d’employer ces féminins conjugaux et on a normalisé tous ces noms de métiers. On pourrait dire qu’ils n’ont pas été « féminisés », ils ont juste été rendus réguliers (la forme masculine continue à exister, il y a juste une flexion au féminin). Mais cette régularisation a rencontré entre les années 1980 et 2000 des oppositions farouches : on a accusé les femmes d’enjuponer le vocabulaire, d’instaurer la clitocratie… Et on a parlé de « féminisation » pour désigner l’accord en genre avec la personne qui exerce un métier : c’était polémique. Polémique contre polémique : certaines personnes ont répondu en disant qu’il faudrait plutôt parler de « démasculinisation », pour insister sur le fait que certains mots ne sont pas nouveaux. Ils ont bien existé, ensuite ils ont été déconseillés sous des prétextes misogynes. &lt;em&gt;Autrice&lt;/em&gt; par exemple n’est pas un mot inventé par des féministes radicales au 21e siècle : il s’agit d’un mot régulier, d’origine latine, formé exactement comme &lt;em&gt;actrice&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;amatrice&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;spectatrice&lt;/em&gt;. Le mot figure encore dans le dictionnaire de Bescherelle, édition de 1863. Il fait partie des mots qui sont revenus dans l’usage. On pourrait aussi citer &lt;em&gt;peintresse,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;doctoresse&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;dompteresse&lt;/em&gt;, formes féminines qui n’ont rien de récent mais qui ne semblent pas revenir, les attaques subies semblent leur avoir attaché une connotation péjorative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir à la question de départ : il en a été de même pour les métiers ouverts aux hommes, on a construit un « homme sage-femme », un « puériculteur », on a renommé les écoles d’« infirmières » en « écoles de formation en soins infirmiers », on a instauré un congé parental (en plus du congé maternité), etc. Personne ne s’est étouffé en parlant de « masculinisation ». Il reste très peu d’exceptions, et les dernières sont en passe de se régulariser, on trouve de plus en plus « un agent, une agente », « le mannequin, la mannequin »… Ce qui n’empêche pas, évidemment, de conserver des termes génériques pour désigner des humains sans les genrer, comme « une personne, un témoin, une star »…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le français a-t-il pris un tournant masculiniste, où l’on a décrété que « le masculin l&#39;emporte sur le féminin » ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle de ces règles d’accord, on entend quelquefois dire qu’auparavant, la règle de l’accord de proximité (le fait d’accorder l’adjectif avec le nom le plus proche (&lt;em&gt;j’ai fait un bouquet avec des coquelicots, des roses, des tulipes fraiches)&lt;/em&gt; était majoritaire et qu’elle a été ensuite remplacée par la règle de l’accord au masculin (&lt;em&gt;j’ai fait un bouquet avec des coquelicots, des roses, des tulipes frais)&lt;/em&gt; par les grammairiens du 17e siècle par pur sexisme. Le sexisme était bien avéré, mais parler de « tournant masculiniste » c’est excessif et pas tout à fait exact. Comme le rappellent Marie-Louise Moreau ou Anne Abeillé, en réalité les deux règles étaient pratiquées, comme variantes. La règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin » (tout comme l’accord de proximité) est un héritage du latin et on retrouve la priorité du masculin pour accorder au pluriel des suites de mots de genres différents dans toutes les langues latines et dans d’autres langues pourvues de genre. Autant les noms de métiers ont été des décisions politiques — prohiber le mot « autrice » à un moment donné était un choix explicitement misogyne —, autant les accords grammaticaux ne l’ont été que très marginalement. Certains grammairiens ont soutenu l’accord au masculin, dans un mouvement de régularisation des pratiques grammaticales et de diminution des variantes possibles ; on parle actuellement d’accord de résolution (résoudre un problème). D’autres ont cru bon d’invoquer des raisons extra-linguistiques. On pense à l’académicien Vaugelas, qui était assez ambigu sur ce point, et surtout, plus tard au 18e siècle à l’académicien Beauzée qui a dit notamment : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » Là, c’est clair !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se rappeler qu’en français, on trouve aussi d’autres priorités grammaticales, d’autres cas de résolution, par exemple la priorité de la première personne sur le deuxième : on dira « toi et moi &lt;em&gt;nous&lt;/em&gt; le savons », et non « toi et moi &lt;em&gt;vous&lt;/em&gt; le savez ». Pareil, entre la deuxième personne et la troisième, c’est la deuxième qui a priorité : « toi et Sophie &lt;em&gt;vous&lt;/em&gt; le savez » et non « toi et Sophie &lt;em&gt;elles&lt;/em&gt; le savent ». Là où on peut discuter d’enjeux symboliques, c’est uniquement lorsqu’il s’agit de désigner des groupes d’humains composés très majoritairement par des femmes et se retrouver dans l’obligation de dire « ils, eux, tous » en donnant la priorité à la présence d’éléments humains masculins. Il suffirait de faire des accords à la majorité, par choix stylistique, dans ces cas. Il faudrait oser modifier les usages dans la langue. C’est nous qui décidons. Les règles suivent les usages. Aucune règle ne va inventer un usage à partir de rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le français a la particularité d’être la langue officielle de nombreux pays, et l’organisation de la Francophonie tente de maintenir les liens avec les anciennes colonies françaises, par la langue. Ici encore la langue est-elle la marque d&#39;un rapport de domination ? La France tente-t-elle de s’imposer comme seul maitre du français ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rôle de l&#39;Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est en effet assez nébuleux. Ses missions officielles sont linguistiques (promouvoir la francophonie), mais aussi politiques : officiellement, soutenir la paix, la démocratie, les droits de l&#39;humain, l&#39;éducation, le développement durable. Cet affichage démocratique est cependant très contesté, à cause de la présence dans l&#39;OIF d’États et de politiques bien loin d&#39;être démocratiques. Du point de vue linguistique, l&#39;OIF déclare souvent, très officiellement, que le français n&#39;appartient pas à la seule France, mais à toutes les communautés francophones, et qu&#39;il faut donc construire une francophonie plurielle. Mais, dans les faits, la mainmise de la France sur l&#39;OIF est encore forte, comme si le français appartenait à la France alors qu’on estime qu&#39;en 2050, 80% des locuteurs et locutrices francophones résideront en Afrique. L’OIF est parfois accusée d’être une organisation encore marquée par l’ex-rôle colonial de la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment démocratiser le français ? Jean-Luc Mélenchon parle de changer le nom de la langue, en suggérant le terme de &amp;quot;créole&amp;quot;, est-ce la solution ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas sures que la question de la dénomination du français soit une question de « démocratisation » (qui serait plutôt une question de moyens mobilisés pour l’enseignement, la production et la traduction en français)… Ce qu’on peut dire, c’est que lorsque Mélenchon a proposé de renommer le français « créole », c’était sans doute pour s’opposer à la droite (qui a une vision très identitaire et nationaliste de la langue française) et à l’extrême-droite (et à son « grand remplacement » qui menacerait l’identité française). De fait, ces visions nationalistes sont à côté de la plaque : par exemple, Gérald Darmanin a déclaré que « la langue française appartient aux Français » : ce qui voudrait dire que les autres francophones parlent une langue qui ne leur appartiendrait pas… En parlant de « créole », Mélenchon a sans doute voulu insister, au contraire, sur le côté pluriel du français, sur ce que le linguiste Alain Rey appelait « la grande métisserie ». La question qu’il soulève n’est pas stupide, ce type de débats a déjà eu lieu, notamment en ce qui concerne la littérature : comment la désigner : littérature française, francophone, d’expression française ? Mais d’un point de vue linguistique, cela n’a pas grand-sens de dire que le français serait du « créole » : Mélenchon emploie le terme d’une manière plus métaphorique que technique. La définition du créole est très complexe (nous renvoyons au texte écrit sur ce sujet par Anne Abeillé, Guillaume Fon Sing et Michel Launey : &lt;a href=&quot;https://blogs.mediapart.fr/les-linguistes-atterrees/blog/010925/des-contacts-de-langues-en-general-aux-cas-particuliers-des-creoles&quot;&gt;Des contacts de langues en général, aux cas particuliers des créoles&lt;/a&gt;) mais on peut dire, en gros, que soit on prend une définition large des « créoles » comme langues résultant de contacts et dans ce cas presque toutes les langues seraient des créoles et la notion ne voudrait plus dire grand-chose (ce n’est pas du tout une spécificité du français), soit on prend une définition restreinte et on considère que les créoles sont des langues nées dans des contextes socio-historiques particuliers (colonisation européenne, sociétés esclavagistes, acquisition et appropriation particulière des langues des maitres par les esclaves). Et donc, on ne compte que des créoles à base lexicale française, espagnole, néerlandaise, anglaise ou portugaise. Honnêtement, nous pensons que Jean-Luc Mélenchon s’en bat les couettes de ces débats linguistiques autour de la définition du créole et que c’est uniquement l’utilisation politique du terme qui l’intéresse. Encore une fois, nous renvoyons au billet de nos collègues sur cette question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous indiquez que les stigmates, témoins de l’évolution historique des rapports de force sociaux, peuvent être retournés, à l’image de la «négritude » de Senghor ou des «sans-culottes » de la Révolution. Pourquoi alors faudrait-il réformer la langue ? Il ne tient qu’à nous de la retourner, non ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les réformes vont plutôt concerner le français tel qu’il est employé dans des cadres officiels, administratifs ou scolaires. Quand on parle de « réforme » du français on pense par exemple à l’orthographe « officielle » – qui connait de moins en moins de réformes (la dernière, qui est plutôt une « réformette » date de 1990 - et on l&#39;applique dans nos textes et dans cet entretien) ce qui fait que le code écrit est de plus en plus distinct de la prononciation. Les stigmates et les retournements de stigmates concernent plutôt les connotations des mots – cela ne concerne pas vraiment le français administratif, mais plutôt les différents emplois en discours. En effet, ce qu’on appelle « retournement du stigmate » est une lutte de réappropriation du sens d&#39;un mot. Il s&#39;agit, pour le groupe stigmatisé, de se réapproprier un terme connoté négativement, voire explicitement insultant, en le redéfinissant de manière positive. C&#39;est une démarche politique. Il existe en effet de nombreux exemples de retournement du stigmate dans l’histoire, exemples que nous analysons dans &lt;em&gt;Le français est à nous !&lt;/em&gt; : les « sans-culottes », la « négritude », on pourrait aussi donner l’exemple de la « gay pride ». Mais je (Laélia) me suis plus récemment interrogée, dans un ouvrage sur l’ironie co-écrit avec Guillaume Fondu &lt;em&gt;(« T’es sérieuse ? » Problèmes politiques de l’ironie&lt;/em&gt;, La Découverte, 2026) sur l’ambigüité de cette stratégie. On peut se demander si reprendre une catégorie stigmatisante, même si dans une perspective ironique et/ou critique, pour essayer de changer ses connotations, ce n’est pas risquer de contribuer à la banaliser en participant à sa circulation. Je pense à l’exemple de l’émission &lt;em&gt;Les Grands remplaçants&lt;/em&gt;, coordonnée notamment par l’humoriste Djamil le Shlag, sur Radio Nova. Un des collaborateurs de Djamil le Shlag, Mazine El Aichouni, avait bien expliqué : « Avec ce titre, on se réapproprie avec humour un concept ultra raciste [la théorie raciste du « grand remplacement » du théoricien d’extrême-droite Renaud Camus] pour au contraire rassembler et proposer une belle tranche de rigolade sans pression. » On comprend l’intérêt de la démarche : il s’agit de dégonfler certaines représentations liées à l’image du « grand remplacement », fantasme qui peut d’autant plus faire peur qu’il est présenté de manière générale comme un phénomène inquiétant, à la fois massif et flou. L’expression « les grands remplaçants » (qui opère une petite variante « remplacement »/ « remplaçants ») incarne au contraire des personnes, des voix et des sourires (sur l’affiche de l’émission, Djamil Le Shlag pose, tout sourire, avec l’ensemble de l’équipe). Mais, malgré tout, la stratégie pose question : le sociologue Marwan Mohammed avait annoncé (en mai 2025) sa participation à l’émission sur Instagram en déclarant : «Des années à déconstruire les délires racistes autour du grand remplacement pour finir dans une émission qui s’appelle &lt;em&gt;Les Grands Remplaçants&lt;/em&gt;… » Il ne faut pas exagérer le problème : Marwan Mohammed a participé sans problème à l’émission, mais, de fait, il a aussi souligné l’ambigüité politique du retournement du stigmate : finir par reprendre, même ironiquement, une expression qu’on cherchait auparavant à combattre, est-ce lutter ou est-ce céder ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face à ceux qui considèrent la langue comme mourante, comment vous positionnez-vous ? La langue française est-elle toujours riche et vivante ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question est facile et il suffit d’y réfléchir deux minutes pour y répondre par soi-même en fin de compte… Il existe des milliers de langues dans le monde et certaines sont en effet vulnérables, d’autres sont en danger, y compris sur le territoire de la France (le breton, l’occitan, l’alsacien…). Mais il faut bien comprendre qu’on parle de langue en danger quand elle n’est plus parlée que par quelques personnes. Une langue n’existe pas comme une plante ou une montagne, c’est une pratique sociale. Il y a une seule manière de faire disparaitre une langue : ne plus la transmettre à ses enfants. Or le français est une langue qui est très solidement transmise dans les familles dans plusieurs pays au monde, par des dizaines de millions de gens et, en plus, c’est une langue qui est enseignée dans de nombreuses écoles comme langue étrangère. Elle fait partie du top des dix ou douze langues les plus parlées au monde. Elle est également très présente sur Internet. Il n’y a que dans certaines régions du Canada que le français, entouré par l’anglais, est en situation de vulnérabilité (ce qui explique les politiques linguistiques volontaristes, en faveur du bilinguisme, menées dans ce pays). Mais comment avoir l’outrecuidance de prétendre que le français serait en danger ? Personne ne peut le penser sérieusement, il s’agit d’un slogan démagogique parmi d’autres discours démagogiques qui existent depuis au moins un siècle et qui n’ont pas changé d’un iota : les jeunes parlent mal, les bacheliers ont un faible niveau… Ce sont des bavardages conservateurs qui n’ont aucune base. On ne sait pas très bien comment les expliquer, à part par des intérêts politiciens. Peut-être tout simplement qu’une partie des personnes plus âgées n’aiment pas les jeunes ? A peur de ce que les jeunes vont faire de leur héritage ? A peur de l’avenir ? Ou peut-être que c’est parce que certains confondent baisse d’influence (l’usage du français a par exemple décliné dans la diplomatie et dans la production scientifique) et vulnérabilité, ou encore mise en danger. Ou encore parce que l’omniprésence de l’anglais fait peur. Mais ce n’est pas une raison pour dire n’importe quoi sur le français !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, il faut se rappeler d’une chose : les langues ne s’usent que si on ne s’en sert pas. Le dictionnaire le plus riche pour le français, le Wiktionnaire (qui est un dictionnaire collaboratif en ligne et gratuit, qui réunit des dictionnaires préexistants et les enrichit continuellement) recence plus de 400 000 mots en français. C’est une langue très riche et évidemment très vivante, elle permet de communiquer dans toutes les situations imaginables pour les humains : langue de conversation, de médias, de sciences, de religions, d’administration, langue de la fiction et des arts, langue orale avec une longue tradition écrite…&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Aurélien Truong</name>
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        <category term="entretiens" label="Entretiens"/>
        <category term="les-mots" label="Les mots"/>
        <category term="linguistique"/>
        <summary>Entretien avec Laelia Véron et Maria Candea à propos de leur livre &quot;Le frncais est à nous !&quot;. Quelles constructions socio-historiques ont forgé la langue française ?</summary>
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        <title>Le langage comme révélateur de l’être, bien plus qu’un simple dialogue au cinéma mais un pont entre l’image et l’invisible.</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;La parole donne accès à l’invisible, grâce aux mots, les personnages peuvent exprimer leur rapport au monde, leurs désirs profonds ou leurs peurs, et le spectateur est invité à entrer dans une dimension plus intérieure du récit. C’est dans cet entre-deux, entre ce qui est dit et ce qui reste suggéré, que le cinéma déploie toute sa force expressive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la parole révèle profondément les personnages. Leur manière de parler, leurs silences, les thèmes qu’ils abordent ou évitent, dessinent peu à peu leur identité. Les mots ne servent plus seulement à communiquer : ils traduisent une sensibilité, une quête de sens, parfois une difficulté à exister ou à se définir. En ce sens, le cinéma utilise le langage pour explorer la complexité de l’être humain et offrir une approche plus intime, plus nuancée, de ceux qui habitent l’écran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cinéma, la parole dépasse donc largement sa fonction informative. Elle devient un outil d’exploration de la conscience, un révélateur des tensions intérieures et un moyen privilégié pour le cinéma de donner forme à l’invisible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Éric Rohmer, la parole est au cœur même du dispositif cinématographique. Ses films reposent largement sur les dialogues, souvent abondants, où les personnages analysent leurs sentiments, leurs choix moraux et leurs contradictions. Dans Le Genou de Claire, les mots ne servent pas à raconter l’action — elle est souvent minimale — mais à révéler l’écart entre ce que les personnages disent et ce qu’ils ressentent réellement. La parole devient un espace de réflexion, parfois de mauvaise foi, où les protagonistes tentent de se convaincre eux-mêmes. Chez Rohmer, c’est précisément dans cette tension entre le discours rationnel et les désirs inavoués que se joue toute la profondeur psychologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l’inverse, le cinéma de Martin Scorsese accorde à la parole une fonction plus brutale et subjective. Les dialogues sont souvent rapides, violents, chargés d’énergie, mais ce sont surtout les voix off qui donnent accès à l’intériorité des personnages. Dans Taxi Driver, la voix de Travis agit comme un journal intime, révélant une pensée fragmentée, obsédée, qui ne coïncide jamais avec ce que montrent les images. La parole ne clarifie pas le monde : elle le trouble. Elle met en lumière la solitude, la colère et la dérive morale des personnages, créant un décalage saisissant entre leur vision intérieure et la réalité extérieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On relève aussi un rapport différent au langage chez Fellini où la parole participe d’un univers plus onirique. Les mots ne cherchent pas toujours la cohérence ou la logique narrative ; ils accompagnent un flux de souvenirs, de fantasmes et de sensations. Dans La Dolce Vita ou Huit et demi, les dialogues traduisent l’errance intérieure des personnages, leur difficulté à donner un sens à leur existence. Les silences, les conversations fragmentées ou apparemment futiles deviennent révélatrices d’un vide existentiel. Chez Fellini, la parole se mêle à l’image pour exprimer l’indicible, ce que ni le récit classique ni le réalisme ne peuvent entièrement saisir.&lt;/p&gt;
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            <name>Sarah Faradji</name>
        </author>
        <category term="culture" label="Culture"/>
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        <category term="cinema"/>
        <category term="art"/>
        <summary>Le langage au cinema est fondamental : il montre ce que l&#39;on ne peut pas voir. Analysons l&#39;utilisation de la paroles chez différents cinéastes.</summary>
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        <title>Le rap par les dialogues</title>
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        <updated>2026-04-12T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;p&gt;Le mot “rap” après son apparition a ultérieurement été associé à l’expression anglaise rythme and poetry (r/a/p) pour le transformer en acronyme. Ce jeu de mot et cette définition renvoient au processus même de composition d’une œuvre lyrique et sensible. À travers la pluralité de ses pratiques et de ses genres, le rap propose des sons et des mots qui véhiculent un rapport au monde souvent lié à des expériences personnelles, parfois partagées. Si le philosophe Henri Bergson reproche aux mots leur banalité et leur caractère impersonnel, ces caractéristiques peuvent aussi servir à exprimer un aspect universel des idées. De ce point de vue, le rap réuni grâce à des mots comme des “étiquettes” (terme employé par Henri Bergson dans &lt;em&gt;Le Rire&lt;/em&gt; publié en 1900) qui rendent des vécus, des sentiments et des idées partagées. Le processus d’écriture poétique du rap implique des découpages, des répétitions, des déformations, souvent l&#39;emploi d&#39;anglicismes. Il transforme ainsi des propos et des concepts personnels et intimes pour les rendre similaires aux expériences de vie des auditeurs qui s’y identifient. Dans d’autres cas, au contraire, un récit rapé peut s’éloigner de la réalité de l’auditeur, parfois du rappeur lui-même. Il permet alors de fantasmer une autre vie, une autre identité, le temps d’un morceau. L’écoute d’un récit éloigné de soi permet de vivre une expérience sensorielle qui nous transporte dans un autre espace et un autre temps. Il est aussi courant d’utiliser plusieurs langues dans un même morceau, et par-là de proposer un voyage linguistique. Cela offre aux auditeurs un moyen de s’attacher au “signifiant” des mots, à leur dimension sonore, sans nécessairement saisir leur sens lors d’une première écoute. Parfois encore, même les mots de notre langue ont un sens qui nous échappe. Il faut alors réécouter, apprendre ce que le rap nous raconte comme histoire, poésie, art et émotion. Cette musique propose souvent des enseignements, des morales comme des vérités. Les paroliers qualifiés de “lyricistes” possèdent une grande qualité d’écrivain/vaine qui implique un maniement fin et soutenu de la langue. Ils travaillent comme des esthètes et des géomètres des mots. En France, Oxmo Puccino et Mc Solaar détiennent ce titre de “lyricistes” car ils usent de métaphores, de références culturelles où les jeux de sonorité se mêlent aux sens des mots et servent des idées qui percutent, choquent, souvent avec humour. Prenons l’exemple de l’introduction du morceau &lt;em&gt;Ne pas m’aimer&lt;/em&gt; dans lequel des deux rappeurs collaborent, morceau sorti en 2025 dans l’album La hauteur de la lune. Oxmo Puccino exprime une forme « d&#39;ego trip » dressé finement entre ironie et sagesse. Il déclare : &lt;em&gt;“L&#39;enfer, c&#39;est de ne pas m&#39;aimer, Au mieux, l&#39;indifférence, Comment envoyer la douceur dans la belligérance?”&lt;/em&gt; On pourrait y voir une référence à la formule de Sartre “l’enfer c’est les autres” qui sous-entend que « si tu n’aimes pas Oxmo Puccino alors c’est peut-être parce que tu as un problème avec toi-même ». La détestation est une colère, une forme d’obsession alors que l’indifférence exige une forme de sérénité. En réponse à la colère, le chanteur livre un message d’humour, d&#39;amour et de sagesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un texte de rap ou de chanson n’est pas un squelette de mots inertes, c’est une entité en dialogue et en relation avec le monde. Dialogue entre l’artiste et l’auditeur et parfois aussi dialogue de voix, de timbres, de mots entre des artistes qui rappent dans un même morceau. Les &lt;em&gt;featurings&lt;/em&gt; (les collaborations entre chanteurs dans un même morceau) permettent la confrontation entre des pensées qui peuvent être divergentes mais qui restent singulières, propres aux rappeurs de par leur voix, leur manière d’écrire et de rapper. Le processus d’écriture et l’écoute en deviennent plus complexes mais plus stimulants parfois. Cela procure un sentiment proche de “l’émoi de la rencontre” dont parle Édouard Glissant. En confrontant des styles d’écritures, d’histoires, de langues et d’idées, le rap participe à un phénomène de créolisation, c’est-à-dire à un processus par lequel le mélange des cultures en engendre de nouvelles. Ce jeu d&#39;écriture entre les langues entre souvent dans les qualités d’un lyriciste d’aujourd’hui. Par exemple la Drill, ce sous-genre musical du hip-hop initié par des jeunes rappeurs et producteurs des quartiers du &lt;em&gt;South Side&lt;/em&gt; de Chicago et arrivé en France en 2019, intègre dans ses paroles des mots issus de différentes langues et rend leur usage courant. Ce ne sont pas forcément des intraduisibles, pour autant ces termes sont parfois conservés dans leur langue originelle par référence ou effet de style. Par exemple en France, le terme &lt;em&gt;kichta&lt;/em&gt; qui désigne une liasse de billets est un mot emprunté au romani, à l’argot des “Roms” de Montreuil des années 1990. Ce mot a été ensuite réinvesti dans l’argot des dealeurs, ce qui a changé son sens et son usage. En 2020, le rappeur Gazo utilise ce mot dans son fameux refrain du morceau &lt;em&gt;Drill FR 4&lt;/em&gt; de l’album homonyme : &lt;em&gt;“Te-ma la kichta (hey), te-ma la taille d&#39;la kichta (hey), Te-ma la kichta (hey), te-ma la taille d&#39;la kichta (hey)”&lt;/em&gt;. Les paroles attestent aussi de l’emploi du verlan avec “te-ma” au lieu de “mate” (regarde), qui permet de mener une sorte de géométrie du renversement des mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture du rap s’est fondée autour d’un champ lexical anglophone réinvesti et conservé dans tous les pays où elle s’est développée. Le terme de battle signifiant les duels, les « bataille » entre rappeurs/ rappeuses est central. Pour désigner celui qui produit des pulsations rythmiques, des beats, on parle du beatmaker. Ces termes génériques permettent de rappeler les origines linguistiques et culturelles du rap et de réunir aussi les artistes autour d’un même langage dans le monde entier. L’aspect créolisé de certains morceaux de rap comme de leur processus d’écriture est constitué d’une part par la pluralité des langues utilisées mais passe aussi par l’usage du sampling. On utilise des samples, des passages musicaux empruntés à d’autres morceaux parfois même à d’autres genres musicaux, pour les refaire (remasteriser) dans des morceaux (originaux) de rap.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, ce sont même des chants “responsoriaux” qui donnent lieu à un battle. Par exemple, un battle de rap entré dans l’histoire mais parfois pas assez dans les mémoires, est celui de &lt;em&gt;Roxanne’s Revenge&lt;/em&gt; sorti en 1984, chanté par Roxanne Shanté qui figure dans l’album Def Mix Vol.1. C’était le premier morceau de la rappeuse américaine, produit par Marley Marl, la chanteuse a alors 14 ans et son morceau se vend à 250 000 exemplaires rien qu’à New York. On dit que cette réponse est devenue la plus conséquente dans le monde du rap, elle a engendré ce qu’on appelle la “Roxanne War” dans les années 80. En fait, elle répond au tube du groupe UTFO qui a chanté &lt;em&gt;Roxanne, Roxanne&lt;/em&gt;, un morceau qui se moque de Roxanne, une “stuck-up girl” c’est-à-dire une fille “coincée” qui n’est pas réceptive aux avances des hommes. On dit que ce morceau est celui qui a engendré le plus de réponses dans l’histoire du rap. Dans la réponse de Roxanne Shanté (c’est d&#39;ailleurs son nom de scène), celle-ci endosse le rôle de la fille, qu’elle s’approprie par l’emploi de la première personne et elle fait la même choses que les rappeurs masculins adversaires, en jouant sur l’ego trip, c’est-à-dire une éloge de soi particulièrement exacerbée mais ici plus élégant par la maîtrise du clash et des sonorités : “Every time that he sees me, he says a rhyme/ But, see, compared to me it&#39;s weak compared to mine”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un battle plus récent est aussi mis en scène dans la chanson &lt;em&gt;We cry together&lt;/em&gt; “Nous pleurons ensembles” de Kendrick Lamar et Taylour Paige dans l’album Mr. Morale &amp;amp; the Big Steppers sorti en 2022. Ce morceau, rythmé par un piano au son froid et glauque, crée une atmosphère tendue mais se termine sur une fin paisible et tendre. Il met en scène le dialogue entre les deux artistes qui jouent un couple qui se dispute autour de sujets intimes rattachés à des enjeux sociétaux. C’est pour cela que la dispute est précédée par un préambule plus slamé que rapé qui dit : “This is what the world sounds like”. Si cette dispute musicale nous donne accès à l’intimité d’un couple, elle doit aussi nous faire réfléchir sur notre propre identité, notre manière d’aimer et notre rapport aux genres. Le morceau devient une scène de théâtre sonore sur laquelle on peut se projeter. Le conflit entre les deux artistes est incarné de manière intense, les artistes sont parfois aux bords des larmes, leur colère transporte les spectateurs/auditeurs. Cela rend l’écoute du morceau presque cinématographique, ce que la sortie de leur clip, réalisé en 2022 par Jake Schreieren, en sera la concrétisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les collaborations entre artistes permettent aussi de mélanger des styles musicaux, de proposer des entre-eux. Comme par exemple la rencontre entre l’artiste Pomme au style pop-folk sensible et intime, avec l’artiste Zamdane d’un style qui lie un rap introspectif et mélancolique (comme dans son titre, &lt;em&gt;Le grand cirque&lt;/em&gt; de l’album de Zamdane SOLSAD sorti en 2024). C’est là encore une manière de mêler une voix douce et aiguë avec la gravité de propos portée par la voix de Pomme, avec celle de Zamdane plus grave qui tente de rassurer l’autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dialogue dans le rap peut avoir comme destinataire les acteurs du pouvoir qui détiennent la capacité de décision sur l&#39;ordre social, politique, idéologique et économique de leur pays ou sur le monde en général. Par ses critiques et ses dénonciations, le rap appelle au changement. La voix du destinataire est même parfois intégrée au morceau, avec des extraits d’interview par exemple. Le morceau “Marine” de Diam’s sorti en 2004 dans l’album Dans ma bulle. Avec un morceau mélancolique, la rappeuse s’adresse directement à Marine Le Pen, avec un refrain contestataire et fédérateur pour lutter contre l’extrême droite, d’où les voix multiples à la fin du morceau, de fans ou de militants : “Moi j&#39;emmerde (J&#39;emmerde) j&#39;emmerde (J&#39;emmerde?) j&#39;emmerde qui? Marine”. Elle dit même dans le morceau qu&#39;elle et Marine ne pourraient jamais être amies à cause des origines de la rappeuse, et la politicienne en a eu les échos lors d’une émission de Thierry Ardisson en 2006 et à ainsi contesté ses propos pour ouvrir un débat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rap est dans son essence et sa pratique une entité plurielle qui prend ses racines dans divers styles musicaux, comme le jazz, le blues, le rythm&#39;n blues, le rock’n’roll, la soul et le funk. Ces courants musicaux sont non seulement des origines mais aussi des éléments omniprésents dans le rap actuel. Le sampling permet d’investir directement d’autres genres musicaux dans la composition du rap. Il s’agit à la fois d’un dialogue (référencé) de genre mais aussi de génération. C’est ainsi que l’un des plus grands représentants de la chanson populaire française, Charles Aznavour, a salué le rappeur Kery James et son écriture, en déclarant (France 2 en 2008): “disons que la chanson française à l’heure actuelle a un avantage fantastique, c’est que les rappeurs et les slameurs écrivent merveilleusement notre langue, (...) on peut les applaudir,(...) On pense toujours que cette jeunesse ne connaît pas la chanson, au contraire elle la connaît très très bien, mais elle veut s’exprimer d’une manière différente.” Kery James qui, dans son titre &lt;em&gt;À l&#39;ombre du Show business&lt;/em&gt; de l’album homonyme sorti en 2008 rappe par ces mots : “ les rappeurs sont les héritiers des poètes; Notre poésie est urbaine, l&#39;art est universel; Notre poésie est humaine”, “L&#39;art des pauvres n&#39;a besoin que de ça; Je rappe à la force des mots sans artifices; Moi c&#39;est à force de mots que j&#39;suis artiste”.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Selma Debary Norlin</name>
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        <summary>Le rap : sonorités en dialogue avec le monde.</summary>
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        <title>La crise de la parole politique</title>
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        <updated>2026-03-27T00:00:00Z</updated>
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        <content type="html"><![CDATA[&lt;h2&gt;Une crise apparente&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des gilets jaunes nous l’a montré : la confiance dans les discours des politiciens est, pour beaucoup de français, rompue. Pendant un an en effet, de nombreux français de tous bords politiques se sont rassemblés tous les samedis au moins pour manifester leur envie de changement, notamment vis-à-vis du système démocratique français. Ils réclamaient une démocratie plus participative, preuve d’une méfiance envers les élites politiques. C’est justement contre ces élites politiques, que l’extrême droite, et d’autres partis dits “populistes” se battraient. L’extrême droite de Marine Le Pen et de Jordan Bardella dénonce d’ailleurs régulièrement, lors de campagnes, des mensonges au plus haut niveau de l’État. C’est le cas aussi de Donald Trump aux USA ou de Javier Milei en Argentine. Le RN fait par exemple campagne en reprenant une idée majeure des revendications des gilets jaunes : le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). Certes, l’idée n’est pas reprise telle quelle, mais Marine Le Pen insiste sur l’importance des référendums, comme elle l’a fait à Hénin-Beaumont lors de son discours de rentrée, le 7 septembre 2025 : « La France est dans un état d’asphyxie démocratique », « la voix populaire est bafouée chaque jour », « Les Français ont été réduits au rang de spectateurs impuissants, de ce théâtre d’ombre ils en souffrent, et nous, dirigeants patriotes et gardiens de la souveraineté populaire, nous en souffrons avec eux ». En bref, quand le premier parti politique français dénonce inlassablement les « élites politiques », il faut se rendre à l’évidence : il y a sans doute un problème.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce problème se constate aussi dans les urnes : le taux d’abstention augmente constamment depuis des années, les français délaissent la politique. Selon le baromètre du Centre d’Etude de la vie politique de Sciences-Po (Cevipof) publié en 2024, 68 % des français pensent que « la démocratie ne fonctionne pas bien » : les chiffres parlent d’eux-mêmes, et évoquent la criante défiance des français vis-à-vis de ceux qui nous gouvernent.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;La politique ne parle plus aux français&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi ce recul du discours politique, et de la politique en général ? Plusieurs facteurs permettent d’expliquer ce phénomène, à commencer par l’appauvrissement du langage politique. Selon Damon Mayaffre, chercheur au CNRS, le discours politique a évolué, passant d’une imitation du « discours littéraire » à une imitation « [du discours vulgaire], c’est-à-dire du peuple ». Cela expliquerait donc, malgré la recherche d’un rapprochement avec l’auditoire, une forme d’éloignement due à la baisse de la qualité des discours. De plus, la recherche toujours plus importante de la performance durant les discours peut également expliquer une diminution de la confiance du public. N.Sarkozy, maniait avec brio l’art du “show” politique, où il alternait dans ses meetings différents rôles . Malgré cette aisance orale, celle-ci ne lui permettra pas d’être réélu, ni même de gagner la primaire républicaine en 2017. Le sondage de l’IFOP du 26/08/2013, révélant que 54% des français considéraient le mandat de Nicolas Sarkozy comme négatif, sous-entend que la parole politique, même bien maniée, ne se suffit pas à elle-même. D’ailleurs, c’est bien l’image du candidat et non la qualité de ses facultés rhétoriques qui est désormais primordiale, comme nous pouvons le voir avec Jordan Bardella, fort d’une apparence très travaillée mais dont la rhétorique est fébrile, étant pourtant une des personnalités préférées des français. A l&#39;inverse, Jean Luc Mélenchon, reconnu pour son habileté rhétorique, mais à l’image catastrophique, se retrouve parmi les personnalités les plus détestées des français. Ainsi, l’image a remplacé le langage.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;L’individualisation du discours&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une autre explication possible est l’individualisation des destinataires du discours. Selon Gaëtan Gorce, ancien sénateur de la Nièvre, les politiques s’adressent de plus en plus aux individus, et pas à un collectif. Il prend l’exemple du général De Gaulle ou de François Mitterrand, qui s’adressaient à un collectif. Par opposition, Nicolas Sarkozy s’adressait plus aux individus. Il y a « une perte de références communes », et cela affaiblit nécessairement la parole politique, c’est elle qui en paie les frais. De même, la progression de l’utilisation de la première personne du singulier, l’insistance du « je » montre cette individualisation et ce recul du collectif. Et cela fait donc reculer la confiance dans la parole publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la politique devient de plus en plus une sorte de langue étrangère pour les français. L’intérêt de ces derniers pour la parole publique diminue sans cesse, et cela se ressent dans les urnes, comme nous l’avons dit plus tôt. Ce phénomène est sans doute dû à la complication du discours politique, et il est accentué par l’utilisation toujours plus importante de chiffres par exemple. Mais on peut aussi l’imputer à la disparition de la politique des moments de grandes audiences dans les années 90 notamment, ce qui aurait défamiliarisé les français de la politique, sujet jusqu’alors central. De plus, selon Denis Muzet, président de l’Institut Médiascopie, « la crise [du discours politique résulte du] décalage entre les paroles et les actes ». Le rôle important joué par les médias incite à utiliser des mots forts, qui annoncent des grands changements. Mais ces promesses ne sont parfois pas réalisables de suite, et plus tard, lorsque l’opinion publique s’est détournée de la question, il ne sert à rien d’y revenir, il est déjà trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Une crise irréparable ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, malgré toutes les promesses non tenues et le gouffre toujours plus large entre les français et les élites politiques, faut-il continuer à se détacher de la parole publique ? Car c’est un sujet très important pour le fonctionnement de nos sociétés, et il ne faudrait pas sombrer dans un despotisme éclairé en n’utilisant plus notre droit de vote par exemple. Car certes la politique ennuie , mais il est vital d’en faire fonctionner les institutions si l’on veut conserver notre démocratie. La crise du discours politique n’est, dans les faits, pas inarrêtable, et il n’est pas trop tard pour refermer la brèche creusée entre les citoyens et les dirigeants.&lt;/p&gt;
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        <author>
            <name>Maxime Benech</name>
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        <category term="politique" label="Politique"/>
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        <category term="langage"/>
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        <summary>Avec l&#39;arrivée des réseaux sociaux et la montée des discours populistes, les politiques semblent s&#39;être tourné vers le &quot;show&quot;, la performance, alors que le choix des mots semble avoir de moins en moins d&#39;importance. Et cela provoque une perte de confiance dans la parole politique</summary>
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