Les limites des mots existent entre les langues comme Barbara Cassin le dépeint dans son ouvrage intitulé Le Vocabulaire des philosophies européennes : Dictionnaire des intraduisibles, publié en 2004 au Seuil. Elle présente et analyse le phénomène d’« intraduisibilité » des mots en fonction des langues et de l’évolution de celles-ci. Certains mots disparaissent dans l’usage courant des langues et deviennent intraduisibles par l’effet du temps. Une autre limite du langage figure dans l’essence même du concept de parole en tant que construction sociale. Car les langues sont construites et réinventées constamment par les hommes. Elles forgent notre perception du monde, notre approche des objets, des choses, des êtres vivants et des humains, nos interactions sociales. Elles forgent également notre conscience et notre inconscient qui sont ainsi collectifs. Notre conscience, que l’on croit individuelle, est aussi collective comme l’a raconté de manière inaugurale le sociologue Émile Durkheim dans les Règles de la méthode sociologique publiées en 1894. D’une certaine manière, les mots nous offrent par leur multiplicité un dictionnaire de la liberté de penser, d’exprimer nos opinions.
Mais le philosophe Henri Bergson a mis en évidence les limites fondamentales du langage en montrant comment les mots qui ne rendent pas compte de l’essence propre de chaque élément du monde, que cela soit nos sentiments, un objet ou un animal. Car par efficacité pratique et besoin d’interactions sociales et donc d’être compréhensibles, nous nous arrêtons souvent aux appellations communes accordées aux choses sans prendre le temps de nous intéresser à leur singularité. C’est la thèse qu’il avance dans son recueil d’articles Le Rire publié en 1900, composé de trois articles précédemment publiés dans la Revue de Paris.
Henri Bergson, professeur agrégé de philosophie, est né à Paris en 1859 d’un père juif polonais et d’une mère anglaise. Il est mort dans la capitale à 81 ans. Il a enseigné successivement au lycée David D’Angers, au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, à Henri IV à Paris, puis à l’Ecole Normale Supérieure et au Collège de France. Il est reçu ensuite en 1918 à l’Académie Française et s’investit dans la création de la Commission Internationale de Coopération Culturelle et de la Société des Nations. Ces deux institutions deviennent en 1946 l’UNESCO et l’ONU. Il a également reçu le prix Nobel de Littérature en 1927.
Dans Le Rire paru en 1900, Bergson met en évidence l’insensibilité qui accompagne le rire. Il faut savoir accompagner le rire de l’indifférence car « Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion ». Il est intéressant de penser que le rire appartient aussi au langage. Car le rire est singulier, il peut être fort, gêné, aigu ou essoufflé. Il fait ressortir nos états d’âme sous une forme qui peut être spontanée et révéler notre voix intime et incontrôlée. Pourtant le rire reste construit et suit également les logiques hiérarchiques des sociétés. Il est un marqueur social. Ses sonorités retracent le chemin social de ce qui l’a engendré comme le montre la sociologue Laure Flandrin, auteure du livre Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions (La Découverte, 2021). Étant donné que le rire est construit, il en reste conventionnel, et manque peut-être de rendre compte de nos véritables pensées, de nos véritables sonorités, pas forcément valorisées par tous et toutes en société. Ou peut-être que l’émotion procurée par quelque chose de drôle à nos yeux est si forte, ou prenante physiquement, que nous traduisons ce transport parfois qui nous dépasse par autre chose que des mots. C’est une voix intérieure qui laisse entendre l'indicible, d'ailleurs en dépassant les frontières des langues.
Henri Bergson souligne les limites du langage qui butte au seuil d’un accès (indicible) aux choses, « nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles ». Même en cherchant à « voir », à scruter l’intimité des choses et du monde pour définir leur essence, nous limitons leur identité à leur appellation sociale et culturelle. On nomme souvent les choses auxquelles on n’accorde pas d’identité singulière par un mot impersonnel, réservé à toute son espèce. Le mot pissenlit désigne tous les pissenlits par cette seule appellation, aucune de ces fleurs n’est désignée dans sa singularité.
Donner un nom singulier à chaque existant relèverait d'une approche plus animiste (c’est-à-dire instaurant une continuité et égalité entre les intériorités de tous les êtres vivants, qui existent chacun par des interactions et existences sociales) dans une société capitaliste qui n’est pas encline à donner ce temps et cette visée au monde. Car le rapport capitaliste au langage, le réduit dans un rapport pratique au réel, et celui animiste offre une autre approche, plus large. En fait, l’efficacité économique du monde capitaliste passe par la production de grandes catégories dans lesquelles les choses et les mots sont regroupées et essentialisées. On colle « des étiquettes » aux « choses » que l’on ne considère pas comme digne d’une existence en tant qu'êtres sociaux. C’est pour cela que les mots « désignent des genres » et «ne note(nt) de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal ». Les classifications scientifiques procèdent de cette manière en regroupant les « espèces » sous un même mot, malgré leurs différences et l’unicité de chacun de leurs membres. Cette domestication du monde néglige les pluralités et nous abstient de penser le particulier, l’intime, et finalement la complexité de chaque élément. L’appauvrissement de ces expériences passe par le langage et ainsi c’est la pensée qui s’en trouve réduite. Nous vivons au seuil du monde. Comme le note Bergson « nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes ».
Nous vivons à la marge de nos propres émotions, ne pouvant cerner leur singularité comme chaque mot nous borne à leur aspect « banal ». Bergson s’attache à montrer qu’il y a de l’ineffable, de l’indicible, et que cet espace est justement celui de la richesse de notre vie intérieure. Si l’amour, la haine, la joie sont difficiles à exprimer comme sentiments, nous cherchons collectivement à les partager et ainsi privilégier parfois le caractère universel ou collectif des mots. De plus, les émotions ne sont jamais figées dans le temps et ni dans l’espace, les sentiments sont à l’image d’un réseau, d’un flux qui circule et évolue. Ils se lient et se séparent continuellement, comme des souvenirs. Leur complexité paraît abstraite. Les mots définissent, dessinent, produisent des espaces, des « blancs » comme le dit Georges Pérec dans Espèces d’Espaces (1974). C’est ce que soulignent les mots du poète Henri Michaux : « j’écris pour me parcourir ». Les mots dessinent une géographie de soi, des repères et des chemins pour se retrouver dans les réseaux émotionnels du monde.
Pour Bergson, par leur style, les romanciers et les poètes permettent un usage singulier du langage et du monde. Leurs mots détachent l’étiquette d’un lieu, d’une personne, d’une époque pour rendre compte de leur unicité. Il faudrait ainsi trouver les mots pour trouver sa voix, son corps, sa pensée, son histoire.
L’art est une invitation à dépasser ces limites, comme un défi ou même un besoin vital.