La langue est-elle le reflet de rapports de force sociaux ?
Cette question a fasciné les linguistes pendant longtemps et on a cherché des régularités entre langue et rapports sociaux, par exemple des parallèles entre le climat ou l’organisation sociale et les structures des langues. Mais pour faire bref : on n’en a pas trouvé ! On ne peut pas dire que la langue soit le « reflet » de rapports de force sociaux. Par exemple, les langues qui n’ont pas de genre grammatical et qui ne genrent pas les gens (comme le turc, le hongrois, le finnois, le farsi) ne correspondent pas forcément à des sociétés moins sexistes. Évidemment, s’il n’existe pas de kangourou dans une région on ne va pas avoir le mot « kangourou », mais ça n’a rien à voir avec les rapports de forces sociaux. Ces rapports sont construits plutôt par les discours que par la langue : on peut tenir des discours pro-monarchie ou pro-démocratie dans la même langue. La langue est un système symbolique extrêmement sophistiqué et les discours font partie de nos réalités, on a du mal à imaginer une cognition humaine sans passer par une langue. Mais la langue ne « reflète » pas les rapports sociaux. Les discours, quant à eux, construisent directement les rapports sociaux et sont en retour structurés par les rapports sociaux. C’est un va-et-vient permanent. Par exemple, on a construit les droits de l’homme, ça a pris du temps de parler de « droits », ensuite des « droits de la femme », ensuite des « droits de l’enfant », des « droits des minorités », des « droits des étrangers »… On ne parle pas encore vraiment de droits des êtres non humains, mais on commence à les penser dans les mouvements anti-spécistes. Peut-être qu’un jour on en parlera comme d’un pilier de nos sociétés. La langue n’empêche pas de faire évoluer les rapports de forces sociaux, c’est important de se dire cela.
Peut-on parler de « féminisation » ou de « démasculinisation » de la langue ?
On a parlé de « féminisation » pour désigner un processus très simple : celui de l’harmonisation de l’accord des noms de métiers (comme « pharmacien, pharmacienne », « avocat, avocate », « plombier, plombière »), des titres (comme « docteur, docteure », « maitre, maitresse », « officier, officière ») et des fonctions (comme « président, présidente », « directeur, directrice ») avec le genre de la personne qui les exerce. L’accord en genre est la situation la plus courante et habituelle en français, mais il y avait des exceptions en raison du fait que de nombreux métiers, titres, grades ou fonctions avaient été longtemps interdits aux femmes et qu’au fil des siècles, certains mots n’étaient en usage qu’au masculin. D’autres avaient un féminin qui s’est tout bonnement vu prohiber. Lorsque les femmes ont obtenu de haute lutte le droit de faire des études et exercer tous ces métiers, elles n’ont pas forcément mené le combat symbolique de la forme des mots. D’autant que la forme féminine existait et désignait parfois autre chose : l’« ambassadrice » ou la « pharmacienne » désignait l’épouse de l’ambassadeur ou du pharmacien ; l’« étudiante » désignait au 19e siècle les prostituées spécialisées pour des clients étudiants. Ce combat symbolique est venu plus tard, dans les années 1970-1980, lorsqu’on a cessé d’employer ces féminins conjugaux et on a normalisé tous ces noms de métiers. On pourrait dire qu’ils n’ont pas été « féminisés », ils ont juste été rendus réguliers (la forme masculine continue à exister, il y a juste une flexion au féminin). Mais cette régularisation a rencontré entre les années 1980 et 2000 des oppositions farouches : on a accusé les femmes d’enjuponer le vocabulaire, d’instaurer la clitocratie… Et on a parlé de « féminisation » pour désigner l’accord en genre avec la personne qui exerce un métier : c’était polémique. Polémique contre polémique : certaines personnes ont répondu en disant qu’il faudrait plutôt parler de « démasculinisation », pour insister sur le fait que certains mots ne sont pas nouveaux. Ils ont bien existé, ensuite ils ont été déconseillés sous des prétextes misogynes. Autrice par exemple n’est pas un mot inventé par des féministes radicales au 21e siècle : il s’agit d’un mot régulier, d’origine latine, formé exactement comme actrice, amatrice ou spectatrice. Le mot figure encore dans le dictionnaire de Bescherelle, édition de 1863. Il fait partie des mots qui sont revenus dans l’usage. On pourrait aussi citer peintresse, doctoresse, dompteresse, formes féminines qui n’ont rien de récent mais qui ne semblent pas revenir, les attaques subies semblent leur avoir attaché une connotation péjorative.
Pour revenir à la question de départ : il en a été de même pour les métiers ouverts aux hommes, on a construit un « homme sage-femme », un « puériculteur », on a renommé les écoles d’« infirmières » en « écoles de formation en soins infirmiers », on a instauré un congé parental (en plus du congé maternité), etc. Personne ne s’est étouffé en parlant de « masculinisation ». Il reste très peu d’exceptions, et les dernières sont en passe de se régulariser, on trouve de plus en plus « un agent, une agente », « le mannequin, la mannequin »… Ce qui n’empêche pas, évidemment, de conserver des termes génériques pour désigner des humains sans les genrer, comme « une personne, un témoin, une star »…
Le français a-t-il pris un tournant masculiniste, où l’on a décrété que « le masculin l'emporte sur le féminin » ?
Quand on parle de ces règles d’accord, on entend quelquefois dire qu’auparavant, la règle de l’accord de proximité (le fait d’accorder l’adjectif avec le nom le plus proche (j’ai fait un bouquet avec des coquelicots, des roses, des tulipes fraiches) était majoritaire et qu’elle a été ensuite remplacée par la règle de l’accord au masculin (j’ai fait un bouquet avec des coquelicots, des roses, des tulipes frais) par les grammairiens du 17e siècle par pur sexisme. Le sexisme était bien avéré, mais parler de « tournant masculiniste » c’est excessif et pas tout à fait exact. Comme le rappellent Marie-Louise Moreau ou Anne Abeillé, en réalité les deux règles étaient pratiquées, comme variantes. La règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin » (tout comme l’accord de proximité) est un héritage du latin et on retrouve la priorité du masculin pour accorder au pluriel des suites de mots de genres différents dans toutes les langues latines et dans d’autres langues pourvues de genre. Autant les noms de métiers ont été des décisions politiques — prohiber le mot « autrice » à un moment donné était un choix explicitement misogyne —, autant les accords grammaticaux ne l’ont été que très marginalement. Certains grammairiens ont soutenu l’accord au masculin, dans un mouvement de régularisation des pratiques grammaticales et de diminution des variantes possibles ; on parle actuellement d’accord de résolution (résoudre un problème). D’autres ont cru bon d’invoquer des raisons extra-linguistiques. On pense à l’académicien Vaugelas, qui était assez ambigu sur ce point, et surtout, plus tard au 18e siècle à l’académicien Beauzée qui a dit notamment : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » Là, c’est clair !
Il faut se rappeler qu’en français, on trouve aussi d’autres priorités grammaticales, d’autres cas de résolution, par exemple la priorité de la première personne sur le deuxième : on dira « toi et moi nous le savons », et non « toi et moi vous le savez ». Pareil, entre la deuxième personne et la troisième, c’est la deuxième qui a priorité : « toi et Sophie vous le savez » et non « toi et Sophie elles le savent ». Là où on peut discuter d’enjeux symboliques, c’est uniquement lorsqu’il s’agit de désigner des groupes d’humains composés très majoritairement par des femmes et se retrouver dans l’obligation de dire « ils, eux, tous » en donnant la priorité à la présence d’éléments humains masculins. Il suffirait de faire des accords à la majorité, par choix stylistique, dans ces cas. Il faudrait oser modifier les usages dans la langue. C’est nous qui décidons. Les règles suivent les usages. Aucune règle ne va inventer un usage à partir de rien.
Le français a la particularité d’être la langue officielle de nombreux pays, et l’organisation de la Francophonie tente de maintenir les liens avec les anciennes colonies françaises, par la langue. Ici encore la langue est-elle la marque d'un rapport de domination ? La France tente-t-elle de s’imposer comme seul maitre du français ?
Le rôle de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est en effet assez nébuleux. Ses missions officielles sont linguistiques (promouvoir la francophonie), mais aussi politiques : officiellement, soutenir la paix, la démocratie, les droits de l'humain, l'éducation, le développement durable. Cet affichage démocratique est cependant très contesté, à cause de la présence dans l'OIF d’États et de politiques bien loin d'être démocratiques. Du point de vue linguistique, l'OIF déclare souvent, très officiellement, que le français n'appartient pas à la seule France, mais à toutes les communautés francophones, et qu'il faut donc construire une francophonie plurielle. Mais, dans les faits, la mainmise de la France sur l'OIF est encore forte, comme si le français appartenait à la France alors qu’on estime qu'en 2050, 80% des locuteurs et locutrices francophones résideront en Afrique. L’OIF est parfois accusée d’être une organisation encore marquée par l’ex-rôle colonial de la France.
Comment démocratiser le français ? Jean-Luc Mélenchon parle de changer le nom de la langue, en suggérant le terme de "créole", est-ce la solution ?
Pas sures que la question de la dénomination du français soit une question de « démocratisation » (qui serait plutôt une question de moyens mobilisés pour l’enseignement, la production et la traduction en français)… Ce qu’on peut dire, c’est que lorsque Mélenchon a proposé de renommer le français « créole », c’était sans doute pour s’opposer à la droite (qui a une vision très identitaire et nationaliste de la langue française) et à l’extrême-droite (et à son « grand remplacement » qui menacerait l’identité française). De fait, ces visions nationalistes sont à côté de la plaque : par exemple, Gérald Darmanin a déclaré que « la langue française appartient aux Français » : ce qui voudrait dire que les autres francophones parlent une langue qui ne leur appartiendrait pas… En parlant de « créole », Mélenchon a sans doute voulu insister, au contraire, sur le côté pluriel du français, sur ce que le linguiste Alain Rey appelait « la grande métisserie ». La question qu’il soulève n’est pas stupide, ce type de débats a déjà eu lieu, notamment en ce qui concerne la littérature : comment la désigner : littérature française, francophone, d’expression française ? Mais d’un point de vue linguistique, cela n’a pas grand-sens de dire que le français serait du « créole » : Mélenchon emploie le terme d’une manière plus métaphorique que technique. La définition du créole est très complexe (nous renvoyons au texte écrit sur ce sujet par Anne Abeillé, Guillaume Fon Sing et Michel Launey : Des contacts de langues en général, aux cas particuliers des créoles) mais on peut dire, en gros, que soit on prend une définition large des « créoles » comme langues résultant de contacts et dans ce cas presque toutes les langues seraient des créoles et la notion ne voudrait plus dire grand-chose (ce n’est pas du tout une spécificité du français), soit on prend une définition restreinte et on considère que les créoles sont des langues nées dans des contextes socio-historiques particuliers (colonisation européenne, sociétés esclavagistes, acquisition et appropriation particulière des langues des maitres par les esclaves). Et donc, on ne compte que des créoles à base lexicale française, espagnole, néerlandaise, anglaise ou portugaise. Honnêtement, nous pensons que Jean-Luc Mélenchon s’en bat les couettes de ces débats linguistiques autour de la définition du créole et que c’est uniquement l’utilisation politique du terme qui l’intéresse. Encore une fois, nous renvoyons au billet de nos collègues sur cette question.
Vous indiquez que les stigmates, témoins de l’évolution historique des rapports de force sociaux, peuvent être retournés, à l’image de la «négritude » de Senghor ou des «sans-culottes » de la Révolution. Pourquoi alors faudrait-il réformer la langue ? Il ne tient qu’à nous de la retourner, non ?
Les réformes vont plutôt concerner le français tel qu’il est employé dans des cadres officiels, administratifs ou scolaires. Quand on parle de « réforme » du français on pense par exemple à l’orthographe « officielle » – qui connait de moins en moins de réformes (la dernière, qui est plutôt une « réformette » date de 1990 - et on l'applique dans nos textes et dans cet entretien) ce qui fait que le code écrit est de plus en plus distinct de la prononciation. Les stigmates et les retournements de stigmates concernent plutôt les connotations des mots – cela ne concerne pas vraiment le français administratif, mais plutôt les différents emplois en discours. En effet, ce qu’on appelle « retournement du stigmate » est une lutte de réappropriation du sens d'un mot. Il s'agit, pour le groupe stigmatisé, de se réapproprier un terme connoté négativement, voire explicitement insultant, en le redéfinissant de manière positive. C'est une démarche politique. Il existe en effet de nombreux exemples de retournement du stigmate dans l’histoire, exemples que nous analysons dans Le français est à nous ! : les « sans-culottes », la « négritude », on pourrait aussi donner l’exemple de la « gay pride ». Mais je (Laélia) me suis plus récemment interrogée, dans un ouvrage sur l’ironie co-écrit avec Guillaume Fondu (« T’es sérieuse ? » Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026) sur l’ambigüité de cette stratégie. On peut se demander si reprendre une catégorie stigmatisante, même si dans une perspective ironique et/ou critique, pour essayer de changer ses connotations, ce n’est pas risquer de contribuer à la banaliser en participant à sa circulation. Je pense à l’exemple de l’émission Les Grands remplaçants, coordonnée notamment par l’humoriste Djamil le Shlag, sur Radio Nova. Un des collaborateurs de Djamil le Shlag, Mazine El Aichouni, avait bien expliqué : « Avec ce titre, on se réapproprie avec humour un concept ultra raciste [la théorie raciste du « grand remplacement » du théoricien d’extrême-droite Renaud Camus] pour au contraire rassembler et proposer une belle tranche de rigolade sans pression. » On comprend l’intérêt de la démarche : il s’agit de dégonfler certaines représentations liées à l’image du « grand remplacement », fantasme qui peut d’autant plus faire peur qu’il est présenté de manière générale comme un phénomène inquiétant, à la fois massif et flou. L’expression « les grands remplaçants » (qui opère une petite variante « remplacement »/ « remplaçants ») incarne au contraire des personnes, des voix et des sourires (sur l’affiche de l’émission, Djamil Le Shlag pose, tout sourire, avec l’ensemble de l’équipe). Mais, malgré tout, la stratégie pose question : le sociologue Marwan Mohammed avait annoncé (en mai 2025) sa participation à l’émission sur Instagram en déclarant : «Des années à déconstruire les délires racistes autour du grand remplacement pour finir dans une émission qui s’appelle Les Grands Remplaçants… » Il ne faut pas exagérer le problème : Marwan Mohammed a participé sans problème à l’émission, mais, de fait, il a aussi souligné l’ambigüité politique du retournement du stigmate : finir par reprendre, même ironiquement, une expression qu’on cherchait auparavant à combattre, est-ce lutter ou est-ce céder ?
Face à ceux qui considèrent la langue comme mourante, comment vous positionnez-vous ? La langue française est-elle toujours riche et vivante ?
Cette question est facile et il suffit d’y réfléchir deux minutes pour y répondre par soi-même en fin de compte… Il existe des milliers de langues dans le monde et certaines sont en effet vulnérables, d’autres sont en danger, y compris sur le territoire de la France (le breton, l’occitan, l’alsacien…). Mais il faut bien comprendre qu’on parle de langue en danger quand elle n’est plus parlée que par quelques personnes. Une langue n’existe pas comme une plante ou une montagne, c’est une pratique sociale. Il y a une seule manière de faire disparaitre une langue : ne plus la transmettre à ses enfants. Or le français est une langue qui est très solidement transmise dans les familles dans plusieurs pays au monde, par des dizaines de millions de gens et, en plus, c’est une langue qui est enseignée dans de nombreuses écoles comme langue étrangère. Elle fait partie du top des dix ou douze langues les plus parlées au monde. Elle est également très présente sur Internet. Il n’y a que dans certaines régions du Canada que le français, entouré par l’anglais, est en situation de vulnérabilité (ce qui explique les politiques linguistiques volontaristes, en faveur du bilinguisme, menées dans ce pays). Mais comment avoir l’outrecuidance de prétendre que le français serait en danger ? Personne ne peut le penser sérieusement, il s’agit d’un slogan démagogique parmi d’autres discours démagogiques qui existent depuis au moins un siècle et qui n’ont pas changé d’un iota : les jeunes parlent mal, les bacheliers ont un faible niveau… Ce sont des bavardages conservateurs qui n’ont aucune base. On ne sait pas très bien comment les expliquer, à part par des intérêts politiciens. Peut-être tout simplement qu’une partie des personnes plus âgées n’aiment pas les jeunes ? A peur de ce que les jeunes vont faire de leur héritage ? A peur de l’avenir ? Ou peut-être que c’est parce que certains confondent baisse d’influence (l’usage du français a par exemple décliné dans la diplomatie et dans la production scientifique) et vulnérabilité, ou encore mise en danger. Ou encore parce que l’omniprésence de l’anglais fait peur. Mais ce n’est pas une raison pour dire n’importe quoi sur le français !
En tout cas, il faut se rappeler d’une chose : les langues ne s’usent que si on ne s’en sert pas. Le dictionnaire le plus riche pour le français, le Wiktionnaire (qui est un dictionnaire collaboratif en ligne et gratuit, qui réunit des dictionnaires préexistants et les enrichit continuellement) recence plus de 400 000 mots en français. C’est une langue très riche et évidemment très vivante, elle permet de communiquer dans toutes les situations imaginables pour les humains : langue de conversation, de médias, de sciences, de religions, d’administration, langue de la fiction et des arts, langue orale avec une longue tradition écrite…
