Le rap par les dialogues

Les mots par le rap permettent de rendre compte de nos pensées intimes, singulières et de rassembler un auditorat qui s’identifie à des expériences et des paroles. Le dialogue qui parfois devient un battle, est presque le fil conducteur de cet art fondé sur un phénomène de transmission, communication de créolisation et parfois de scission.

Le mot “rap” après son apparition a ultérieurement été associé à l’expression anglaise rythme and poetry (r/a/p) pour le transformer en acronyme. Ce jeu de mot et cette définition renvoient au processus même de composition d’une œuvre lyrique et sensible. À travers la pluralité de ses pratiques et de ses genres, le rap propose des sons et des mots qui véhiculent un rapport au monde souvent lié à des expériences personnelles, parfois partagées. Si le philosophe Henri Bergson reproche aux mots leur banalité et leur caractère impersonnel, ces caractéristiques peuvent aussi servir à exprimer un aspect universel des idées. De ce point de vue, le rap réuni grâce à des mots comme des “étiquettes” (terme employé par Henri Bergson dans Le Rire publié en 1900) qui rendent des vécus, des sentiments et des idées partagées. Le processus d’écriture poétique du rap implique des découpages, des répétitions, des déformations, souvent l'emploi d'anglicismes. Il transforme ainsi des propos et des concepts personnels et intimes pour les rendre similaires aux expériences de vie des auditeurs qui s’y identifient. Dans d’autres cas, au contraire, un récit rapé peut s’éloigner de la réalité de l’auditeur, parfois du rappeur lui-même. Il permet alors de fantasmer une autre vie, une autre identité, le temps d’un morceau. L’écoute d’un récit éloigné de soi permet de vivre une expérience sensorielle qui nous transporte dans un autre espace et un autre temps. Il est aussi courant d’utiliser plusieurs langues dans un même morceau, et par-là de proposer un voyage linguistique. Cela offre aux auditeurs un moyen de s’attacher au “signifiant” des mots, à leur dimension sonore, sans nécessairement saisir leur sens lors d’une première écoute. Parfois encore, même les mots de notre langue ont un sens qui nous échappe. Il faut alors réécouter, apprendre ce que le rap nous raconte comme histoire, poésie, art et émotion. Cette musique propose souvent des enseignements, des morales comme des vérités. Les paroliers qualifiés de “lyricistes” possèdent une grande qualité d’écrivain/vaine qui implique un maniement fin et soutenu de la langue. Ils travaillent comme des esthètes et des géomètres des mots. En France, Oxmo Puccino et Mc Solaar détiennent ce titre de “lyricistes” car ils usent de métaphores, de références culturelles où les jeux de sonorité se mêlent aux sens des mots et servent des idées qui percutent, choquent, souvent avec humour. Prenons l’exemple de l’introduction du morceau Ne pas m’aimer dans lequel des deux rappeurs collaborent, morceau sorti en 2025 dans l’album La hauteur de la lune. Oxmo Puccino exprime une forme « d'ego trip » dressé finement entre ironie et sagesse. Il déclare : “L'enfer, c'est de ne pas m'aimer, Au mieux, l'indifférence, Comment envoyer la douceur dans la belligérance?” On pourrait y voir une référence à la formule de Sartre “l’enfer c’est les autres” qui sous-entend que « si tu n’aimes pas Oxmo Puccino alors c’est peut-être parce que tu as un problème avec toi-même ». La détestation est une colère, une forme d’obsession alors que l’indifférence exige une forme de sérénité. En réponse à la colère, le chanteur livre un message d’humour, d'amour et de sagesse.

Un texte de rap ou de chanson n’est pas un squelette de mots inertes, c’est une entité en dialogue et en relation avec le monde. Dialogue entre l’artiste et l’auditeur et parfois aussi dialogue de voix, de timbres, de mots entre des artistes qui rappent dans un même morceau. Les featurings (les collaborations entre chanteurs dans un même morceau) permettent la confrontation entre des pensées qui peuvent être divergentes mais qui restent singulières, propres aux rappeurs de par leur voix, leur manière d’écrire et de rapper. Le processus d’écriture et l’écoute en deviennent plus complexes mais plus stimulants parfois. Cela procure un sentiment proche de “l’émoi de la rencontre” dont parle Édouard Glissant. En confrontant des styles d’écritures, d’histoires, de langues et d’idées, le rap participe à un phénomène de créolisation, c’est-à-dire à un processus par lequel le mélange des cultures en engendre de nouvelles. Ce jeu d'écriture entre les langues entre souvent dans les qualités d’un lyriciste d’aujourd’hui. Par exemple la Drill, ce sous-genre musical du hip-hop initié par des jeunes rappeurs et producteurs des quartiers du South Side de Chicago et arrivé en France en 2019, intègre dans ses paroles des mots issus de différentes langues et rend leur usage courant. Ce ne sont pas forcément des intraduisibles, pour autant ces termes sont parfois conservés dans leur langue originelle par référence ou effet de style. Par exemple en France, le terme kichta qui désigne une liasse de billets est un mot emprunté au romani, à l’argot des “Roms” de Montreuil des années 1990. Ce mot a été ensuite réinvesti dans l’argot des dealeurs, ce qui a changé son sens et son usage. En 2020, le rappeur Gazo utilise ce mot dans son fameux refrain du morceau Drill FR 4 de l’album homonyme : “Te-ma la kichta (hey), te-ma la taille d'la kichta (hey), Te-ma la kichta (hey), te-ma la taille d'la kichta (hey)”. Les paroles attestent aussi de l’emploi du verlan avec “te-ma” au lieu de “mate” (regarde), qui permet de mener une sorte de géométrie du renversement des mots.

La culture du rap s’est fondée autour d’un champ lexical anglophone réinvesti et conservé dans tous les pays où elle s’est développée. Le terme de battle signifiant les duels, les « bataille » entre rappeurs/ rappeuses est central. Pour désigner celui qui produit des pulsations rythmiques, des beats, on parle du beatmaker. Ces termes génériques permettent de rappeler les origines linguistiques et culturelles du rap et de réunir aussi les artistes autour d’un même langage dans le monde entier. L’aspect créolisé de certains morceaux de rap comme de leur processus d’écriture est constitué d’une part par la pluralité des langues utilisées mais passe aussi par l’usage du sampling. On utilise des samples, des passages musicaux empruntés à d’autres morceaux parfois même à d’autres genres musicaux, pour les refaire (remasteriser) dans des morceaux (originaux) de rap.

Parfois, ce sont même des chants “responsoriaux” qui donnent lieu à un battle. Par exemple, un battle de rap entré dans l’histoire mais parfois pas assez dans les mémoires, est celui de Roxanne’s Revenge sorti en 1984, chanté par Roxanne Shanté qui figure dans l’album Def Mix Vol.1. C’était le premier morceau de la rappeuse américaine, produit par Marley Marl, la chanteuse a alors 14 ans et son morceau se vend à 250 000 exemplaires rien qu’à New York. On dit que cette réponse est devenue la plus conséquente dans le monde du rap, elle a engendré ce qu’on appelle la “Roxanne War” dans les années 80. En fait, elle répond au tube du groupe UTFO qui a chanté Roxanne, Roxanne, un morceau qui se moque de Roxanne, une “stuck-up girl” c’est-à-dire une fille “coincée” qui n’est pas réceptive aux avances des hommes. On dit que ce morceau est celui qui a engendré le plus de réponses dans l’histoire du rap. Dans la réponse de Roxanne Shanté (c’est d'ailleurs son nom de scène), celle-ci endosse le rôle de la fille, qu’elle s’approprie par l’emploi de la première personne et elle fait la même choses que les rappeurs masculins adversaires, en jouant sur l’ego trip, c’est-à-dire une éloge de soi particulièrement exacerbée mais ici plus élégant par la maîtrise du clash et des sonorités : “Every time that he sees me, he says a rhyme/ But, see, compared to me it's weak compared to mine”.

Un battle plus récent est aussi mis en scène dans la chanson We cry together “Nous pleurons ensembles” de Kendrick Lamar et Taylour Paige dans l’album Mr. Morale & the Big Steppers sorti en 2022. Ce morceau, rythmé par un piano au son froid et glauque, crée une atmosphère tendue mais se termine sur une fin paisible et tendre. Il met en scène le dialogue entre les deux artistes qui jouent un couple qui se dispute autour de sujets intimes rattachés à des enjeux sociétaux. C’est pour cela que la dispute est précédée par un préambule plus slamé que rapé qui dit : “This is what the world sounds like”. Si cette dispute musicale nous donne accès à l’intimité d’un couple, elle doit aussi nous faire réfléchir sur notre propre identité, notre manière d’aimer et notre rapport aux genres. Le morceau devient une scène de théâtre sonore sur laquelle on peut se projeter. Le conflit entre les deux artistes est incarné de manière intense, les artistes sont parfois aux bords des larmes, leur colère transporte les spectateurs/auditeurs. Cela rend l’écoute du morceau presque cinématographique, ce que la sortie de leur clip, réalisé en 2022 par Jake Schreieren, en sera la concrétisation.

Les collaborations entre artistes permettent aussi de mélanger des styles musicaux, de proposer des entre-eux. Comme par exemple la rencontre entre l’artiste Pomme au style pop-folk sensible et intime, avec l’artiste Zamdane d’un style qui lie un rap introspectif et mélancolique (comme dans son titre, Le grand cirque de l’album de Zamdane SOLSAD sorti en 2024). C’est là encore une manière de mêler une voix douce et aiguë avec la gravité de propos portée par la voix de Pomme, avec celle de Zamdane plus grave qui tente de rassurer l’autre.

Le dialogue dans le rap peut avoir comme destinataire les acteurs du pouvoir qui détiennent la capacité de décision sur l'ordre social, politique, idéologique et économique de leur pays ou sur le monde en général. Par ses critiques et ses dénonciations, le rap appelle au changement. La voix du destinataire est même parfois intégrée au morceau, avec des extraits d’interview par exemple. Le morceau “Marine” de Diam’s sorti en 2004 dans l’album Dans ma bulle. Avec un morceau mélancolique, la rappeuse s’adresse directement à Marine Le Pen, avec un refrain contestataire et fédérateur pour lutter contre l’extrême droite, d’où les voix multiples à la fin du morceau, de fans ou de militants : “Moi j'emmerde (J'emmerde) j'emmerde (J'emmerde?) j'emmerde qui? Marine”. Elle dit même dans le morceau qu'elle et Marine ne pourraient jamais être amies à cause des origines de la rappeuse, et la politicienne en a eu les échos lors d’une émission de Thierry Ardisson en 2006 et à ainsi contesté ses propos pour ouvrir un débat.

Le rap est dans son essence et sa pratique une entité plurielle qui prend ses racines dans divers styles musicaux, comme le jazz, le blues, le rythm'n blues, le rock’n’roll, la soul et le funk. Ces courants musicaux sont non seulement des origines mais aussi des éléments omniprésents dans le rap actuel. Le sampling permet d’investir directement d’autres genres musicaux dans la composition du rap. Il s’agit à la fois d’un dialogue (référencé) de genre mais aussi de génération. C’est ainsi que l’un des plus grands représentants de la chanson populaire française, Charles Aznavour, a salué le rappeur Kery James et son écriture, en déclarant (France 2 en 2008): “disons que la chanson française à l’heure actuelle a un avantage fantastique, c’est que les rappeurs et les slameurs écrivent merveilleusement notre langue, (...) on peut les applaudir,(...) On pense toujours que cette jeunesse ne connaît pas la chanson, au contraire elle la connaît très très bien, mais elle veut s’exprimer d’une manière différente.” Kery James qui, dans son titre À l'ombre du Show business de l’album homonyme sorti en 2008 rappe par ces mots : “ les rappeurs sont les héritiers des poètes; Notre poésie est urbaine, l'art est universel; Notre poésie est humaine”, “L'art des pauvres n'a besoin que de ça; Je rappe à la force des mots sans artifices; Moi c'est à force de mots que j'suis artiste”.