Discours de Munich, JD Vance: L’Europe face à son nouvel ennemi

Le 14 février 2025, un séisme politique a traversé l’Europe. Alors que la guerre en Ukraine sévissait déjà depuis 3 ans, et que les Etats occidentaux y concentrent de nombreux efforts, c’est une toute autre impulsion que le vice président américain JD Vance entendait dirigé. Devant une foule de diplomates européens, le colistier de Donald Trump n’a pas dit un mot de l’orientation stratégique américaine concernant l’aide à l’Ukraine ou à la défense européenne. Car pour lui les menaces ne viennent pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. L’Europe ne serait ainsi pas menacée par la Russie ou la Chine, mais par des « valeurs communes » bafouées. Ce discours reste saisissant et glaçant tant l’ingérence est frappante. Le vice -président américain s’autorise à donner des leçons de démocratie et de liberté aux européens… Terrifiant. L’objectif est simple: vassaliser l’Europe, et affirmer son soutien aux extrêmes droites européennes.

Une leçon de démocratie

« (...)La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur. Et ce qui m’inquiète, c’est la menace qui vient de l’intérieur, le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, des valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique. »

JD Vance s’élance ensuite dans une comparaison aussi audacieuse que malaisante : il compare les démocraties européennes aux régimes communistes instaurés par l’URSS durant la guerre froide. Reprenant l’idée propre à la célèbre doctrine du président américain Harry S. Truman (1947), il oppose le camp de la démocratie occidentale, au camp de l’autoritarisme bolchevique. En rappelant cette vision bipolaire du monde, et surtout en prononçant son discours en Allemagne, pays séparé pendant la guerre froide par le terrible « mur de la honte » selon la formule occidentale, la critique est violente voire blessante. Selon lui, certains pays « vainqueurs de la guerre froide » se comportent désormais tel les communistes du 20e siècle. L’Europe actuelle serait ainsi le lieu de l’autoritarisme, de la censure, de la propagande, d’un parti unique, en bref : du totalitarisme.

« Beaucoup d’entre vous présents dans cette salle se souviennent que la guerre froide a placé les défenseurs de la démocratie face à des forces bien plus tyranniques sur ce continent. Et pensez à ceux qui ont censuré les dissidents, fermé les églises, annulé les élections. Étaient-ils bons ? Certainement pas. Mais grâce à Dieu, ils ont perdu la guerre froide. Ils l'ont perdue parce qu'ils n'ont ni valorisé ni respecté tous les bienfaits extraordinaires de la liberté. (...) Malheureusement, quand je regarde l’Europe aujourd’hui, je ne vois pas toujours très bien ce qui est arrivé à certains des vainqueurs de la guerre froide. »

Mais sur quoi s’appuie t-il ? Quels éléments permettent au vice-président américain de nourrir sa diatribe ? Car de fait, des exemples il en donne. La Roumanie d’abord. Une élection annulée, pour un scandale d’ingérence russe à travers des financements illégaux, et la manipulation d’influenceurs mandatés pour promouvoir la figure du candidat populiste Georgescu. Mais le scandale pour Vance ce n’est pas la menace russe, sa capacité d’ingérence et sa détermination à affaiblir l’Europe: non au contraire : c’est le fait que cette tentative de déstabilisation ait faillit. Car la démocratie roumaine est parvenue, contre toute attente, à tenir le choc (par une vaste enquête et par une décision forte, le candidat pro-russe Georgescu a été mis en échec). JD.Vance s’indigne donc parce qu’un candidat d’extrême droite a perdu. L’ambition russo-américaine d’affaiblir l’Europe a échoué en Roumanie, et Vance s’en désole. Le Vieux Continent a encore quelques ressources face à la montée des populismes et à l’ingérence menaçante des grandes puissances.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est donc que ce discours aux allures terrifiantes naît d’une force insoupçonnée de l’Europe. Le navire tangue mais il ne coule pas. Le pari trumpien selon lequel l’Europe était désormais impuissante et à la merci des grandes puissances, a été détrompé. Par son ton amer et ses propos aussi virulents que glaçants, Vance s’insurge car l’Europe qu’il avait sous-estimée dans sa capacité à résister aux ingérences et à la montée des extrêmes droites, n’a pas craqué.

« J'ai été frappé par la récente intervention à la télévision d'un ancien commissaire européen qui s'est réjouit de l'annulation par le gouvernement roumain d'une élection. »

Ensuite, l’idée principale est de mobiliser le récit mobilisateur classique de l’extrême droite: la défense de la civilisation. Les exemples fleurissent mais leur hétéroclicité montre bien que l’enjeu ne réside pas dans la pertinence des arguments mais dans cette ligne idéologique très claire : défendre la civilisation judéo chrétienne. La menace intérieure est donc aussi les flux migratoires. Reprenant l’idée de Huntington selon laquelle le 21e siècle serait le siècle du « choc des civilisations », et proche aussi de la théorie complotiste du « grand remplacement », JD Vance s’affiche en défenseur de la civilisation chrétienne. Selon lui la démocratie occidentale est menacée de toute part: des “flux migratoires, au terrorisme, en passant par les gouvernements pro-islam. Tel est le portrait de la société européenne que dresse JD.Vance.

Après avoir évoqué ce qu’il pensait de la démocratie en Europe, Vance aborde enfin ce qu'il avait au fond de sa pensée. L’insécurité et l’immigration. Par une énumération de faits divers, de la Suède au Royaume Uni, Vance affirme que l’Europe a tourné le dos à ses « valeurs fondamentales ». Derrière l’idée de liberté qu’il répète de nombreuses fois, se cache la véritable crainte de Vance : voir l’Europe se déchristianiser. Selon lui, les responsables européens de Bruxelles sont des censeurs nuisant à la liberté d’expression. Selon lui, le gouvernement suédois a une laïcité à géométrie variable, et de même pour le gouvernement britannique. Vance dénonce ainsi une forme de persécution des chrétiens en Europe. Ce sois disant recul des libertés l’invitera donc a poursuivre son argumentaire en encourageant les leaders d’extrême droites européens, tous unis par la haine de l’islam, et la défense des valeurs chrétiennes traditionalistes.

“ Je pense à la Suède, où le gouvernement a condamné il y a deux semaines un militant chrétien pour avoir participé à l’autodafé de Corans qui a entraîné le meurtre de son ami. (...)

Et ce qui m’inquiète le plus, c’est peut-être le cas de nos chers amis du Royaume-Uni, où le recul des droits de conscience a mis en péril les libertés fondamentales des Britanniques religieux en particulier. Il y a un peu plus de deux ans, le gouvernement britannique a accusé Adam Smith-Connor,(physiothérapeute de 51 ans et ancien combattant de l’armée), du « crime odieux » d’avoir prié en silence pendant trois minutes à 50 mètres d’une clinique d’avortement.

(…) En Grande-Bretagne et dans toute l’Europe, je crains que la liberté d’expression ne soit en recul. »

L’Union des extrêmes droites

“Mais savez-vous pour quoi ils ont voté ? En Angleterre, ils ont voté pour le Brexit, et qu'ils soient d'accord ou pas, ils ont voté pour. Et de plus en plus, partout en Europe, ils votent pour des dirigeants politiques qui promettent de mettre fin à une migration incontrôlée.”

L’enjeu ici pour Vance est de donner de la légitimité à son discours. Celui-ci est légitimé par le fait que depuis quelques années la ligne populiste et conservatrice qu’il incarne, triomphe en Europe. De l’Italie de Giorgia Meloni, à la République tchèque de Andrej Babis, en passant par la Hongrie de Viktor Orban, de nombreux États européens sont désormais dirigés par des forces eurosceptiques. JD.Vance a ainsi pensé que c’était le bon moment pour appuyer sur l’Europe et passer à la marche supérieure. L’Europe est en passe de basculer au profit de l’extrême droite. C’est en tout cas l'opinion de l'administration trumpienne. Et si Vance a accepté de discourir à Munich, c’est pour apporter sa pierre à l’édifice.

Si il est vrai, qu’avec un regard éloigné, plus d’un an après le discours de Munich, cette stratégie fonctionnait, il faut dire que la récente friction entre Giorgia Meloni et Donald Trump à propos du pape Léon, et plus globalement de la guerre en Iran, nous permet de nuancer: l’extrême droite européenne commence à s’affranchir du gênant boulet américain.

“Et s'exprimer et exprimer son opinion ne constitue pas une ingérence électorale, même lorsque des personnes expriment des opinions en dehors de votre propre pays et même lorsque ces personnes sont très influentes. Et croyez-moi, je dis cela avec humour : si la démocratie américaine a pu survivre à dix ans de réprimandes de Greta Thunberg, vous pouvez survivre à quelques mois d'Elon Musk.”

Le moment est consternant, le 9 janvier 2025, le PDG du réseau social X et principal financeur de la campagne électorale de Donald Trump, Elon Musk, effectue un message de soutien au parti d’extrême droite allemand de l’AFD pour les élections législatives de février 2025. Seul l’AFD pourrait “sauver l’Allemagne” affirme t-il, invitant les gens à se “ranger derrière le parti extrémiste sinon la situation va vraiment, vraiment empirer en Allemagne”.

“Stay out, Elon” s’est insurgé le secrétaire général du Parti démocrate allemand Matthias Miersch, face à l’ingérence du milliardaire américain. Cette démarche de déstabilisation électorale n’est pas nouvelle, déjà Musk avait amplement soutenu le militant britannique d'extrême droite Tommy Robinson. Depuis quelque temps déjà, le processus de soutien aux mouvements nationalistes et identitaires est donc déjà en marche. Et Vance, numéro 2 de l’administration Trump, a souhaité poursuivre cette stratégie. Devant les diplomates européens profondément inquiets des ingérences du milliardaire Elon Musk, Vance a trouvé une drôle manière de rassurer: sidérer. Non, Vance, n’aura pas rappelé que chaque État est souverain et que la stabilité du cadre politique est essentielle en démocratie. Le vice-président américain a préféré une “blague”: “si la démocratie américaine a pu survivre à dix ans de réprimandes de Greta Thunberg, vous pouvez survivre à quelques mois d'Elon Musk.” Au-delà d'une certaine maladresse comique, le message est très clair: la mouvance MAGA et ses soutiens de la Silicon Valley assument pleinement leur volonté de s'immiscer dans la vie politique européenne. C’est au nom de la liberté d’expression et parce que les récentes dynamiques populistes leur confèrent une légitimité idéologique, que Musk et Vance s’expriment si ouvertement.

D’ailleurs en décembre 2025, l’administration américaine a franchit un nouveau pas dans cette croisade anti-européenne. Le 5 décembre 2025, dans une note d’orientation politique, il est dit qu’il existe un risque d'effacement civilisationnel” pour l’Europe. Selon ce rapport, c’est toujours par la question des “valeurs”, et de la “migration de masse”, que l’Union européenne est menacée.

Au-delà du Vieux Continent le message est simple: l'Amérique est de retour. Après avoir connu une période de retrait et de recentrement sur elle-même, désormais, du Venezuela à l’Iran en passant par l’Allemagne et le Royaume-Uni, l’administration Trump entend placer ses pions sur le grand échiquier du monde de plus en plus multipolaire. L’avenir de l’Europe dépend d’abord de sa solidarité politique, mais surtout dans sa prise en compte qu’un ordre nouveau est en train de s’écrire. Comme disait Dominique de Villepin au journal Le Monde en février 2025: “Munich était la chronique d’une mort annoncée du droit international”. L’idéologue du trumpisme JD Vance a voulu frapper un grand coup à Munich en assommant l’Europe. L’efficacité de cette offensive résidera dans la capacité ou non de l’Europe à faire face à la crise, à réagir face aux bouleversements que connaît l'ordre international. La “crise” n’est, en grec ancien, que le “moment du choix”, ce discours aura donc eu un mérite, faire comprendre à l’Europe le nouveau monde dans lequel elle se trouve.