Dans une intervention télévisée lors de laquelle Vladimir Poutine annonce son « opération militaire spéciale » contre l’Ukraine, le président russe a particulièrement sidéré par les mots, et le narratif qui en ressort. Tout au long de son discours solennel, Poutine évoque le passé. Et c’est sans doute cela que l’Occident n’avait pas assez mesuré : Poutine est nostalgique d’un passé glorieux, celui de la Grande Russie. Sans base idéologique fixe, ni communiste, ni tsariste, Poutine est impérialiste. Selon lui les tsars et les dirigeants communistes ne sont que la continuité d’un Etat fort, d’un empire hégémonique et puissant. Mais cette « Grande Russie » a disparu après l’effondrement de l’URSS en 1991. Depuis, dans l’imaginaire poutinien, la Russie est la risée du monde, humiliée, et non respectée par l’Occident. Dans ce discours, on retrouve le Poutine de Dresde en Allemagne de l’Est travaillant dans l’administration russe, celui qui raconte être sorti de son bureau de la Stasi, hué par une foule avide de liberté. Ce traumatisme de l’expansion des valeurs occidentales, a ressurgi en 2014 lorsque sur la place Maïdan, se sont ruées des foules de jeunes ukrainiens, appelant à se rapprocher de l’Europe. Cette vision d’horreur, de voir l’ancien bloc soviétique s’effondrer au profit de l’Occident « décadent » a sidéré Poutine qui a par la suite mené des opérations de déstabilisation en Ukraine et plus directement des attaques militaires dans des territoires ukrainien stratégiques ou russophones, comme en Crimée et dans le Donbass (annexion de la Crimée en 2014) et depuis 2022, sur la totalité du territoire ukrainien.

La peur d’un anéantissement
“Pour les États-Unis et leurs alliés, il s’agit d’une politique dite d’endiguement de la Russie, d’un dividende géopolitique évident. Pour notre pays, c’est en fin de compte une question de vie ou de mort, la question de notre avenir historique en tant que Nation. (…) Il s’agit d’une menace réelle, non seulement pour nos intérêts, mais aussi pour l’existence même de notre État, pour sa souveraineté. C’est la ligne rouge qui a été évoquée à plusieurs reprises. Ils l’ont franchi.”
Ce qui est signifiant dans ce texte, c’est que l’on ne semble pas être dans le monde où nous sommes. Le texte est si archaïque qu' on se demande si Poutine n’est pas un haut dignitaire soviétique des années 50. Or nous sommes bien dans le monde d’aujourd’hui. L’ancien du KGB est devenu président de la Fédération de Russie, et oui, il veut tout faire pour que la Russie se relève de l’effondrement dont il parle tant. Car répété à 3 reprises dans ce discours, « l’effondrement de l’URSS » est non seulement « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle passé » comme il affirmait dans ses vœux à la Nation en 2005, elle est aussi une grande blessure narcissique.Pas de l’homme que Poutine est, quoique sans doute nostalgique de son passé allemand, mais de l’humiliation russe face à un Occident « décadent » triomphant. La prédominance des termes d’ « Occident » et de « l’OTAN » (mentionné à près de dix reprises) témoigne de cette obsession névralgique pour l’Ouest. Poutine avait déjà connu la chute, désormais il craint l’anéantissement. Car selon lui, les raisons qui ont conduit son choix sont claires : « assurer la sécurité de la Russie elle-même » indique-t-il dès les premiers mots de son allocution. « Des menaces fondamentales » évoque même le président russe, soit des menaces qui mettent en péril l'existence même de la Russie. Dans une forme presque narrative, usant d’une métaphore hobbesienne, il affirme que « la machine de guerre est en marche et (…) s’approche au plus près de (ses) frontières ». Ce narratif là, a un but, et l'entièreté du discours est construit autours de cette démarche : porter l’attention sur l’Occident, sur l’OTAN (sujet grammatical), qui serait menaçant et virulent, face à une Russie (objet grammatical à de très nombreuses reprises) accablée, sur la défensive, en danger, “arnaqué”même. Mais, si nous continuons à regarder dans l’oeil poutinien, et à poursuivre cette métaphore filée de la « machine de guerre », on comprends très vite que le discours s’établit en deux axes : tapper sur l’ennemi belliqueux, meurtrier et décadent (l’Occident, l’OTAN), et montrer par opposition, l’injustice que reçoit le bon élève russe, respectueux du droit international et du multilatéralisme. Car oui selon Poutine, la Russie s’est comportée « honnêtement », et dans le respect du droit et de l’autodétermination des peuples. Et c’est là qu’il faut faire un pas de côté et rentrer dans la tête du boss du Kremlin.
Un méchant: l’Occident
“ Il semble que presque partout, dans de nombreuses régions du monde, là où l’Occident vient établir son ordre, il y laisse des blessures sanglantes, non cicatrisantes, les plaies du terrorisme international et de l’extrémisme. Tous les exemples ci-dessus sont les plus flagrants, mais loin d’être les seuls exemples de mépris du droit international.”
Cela inclut la promesse faite à notre pays de ne pas étendre l’OTAN d’un pouce vers l’Est. Une fois encore, ils nous ont trompé ou, dans le langage populaire, tout simplement arnaqué”
Selon lui, le modèle de la guerre froide a permis la paix, la prospérité économique de deux blocs. Mais depuis 1989, les Etats-Unis seuls ont dominé le monde. Et de fait les Etats-Unis ont, dans les années 90 été une « hyperpuissance » selon les mots d’Hubert Védrine, dans le sens où l’ordre mondial était dicté par l’Amérique, présente militairement dans tous les continents et menant des opérations où bon lui semble. Et selon Poutine cette période a fait des ravages. Lorsqu'il évoque l’attaque de Belgrade en 1999 par les troupes de l’OTAN, ou bien les interventions militaires en Irak, Syrie et Libye, c’est bien cette période que Poutine dénonce. Et dans sa vision dualiste de l’Histoire et des rapports de forces, Poutine considère que cela a été possible du fait de la faiblesse de la Russie et de ses dirigeants, mais que désormais, lui le nouveau maître de la Russie, ne laissera plus les Etats-Unis dicter leur loi. Or là où il réalise sans doute une grande erreur, c’est que la Russie n’est plus la puissance d'antan, et que son armée et son industrie ne sont plus à la pointe. Pour certains éléments, il le reconnaît. Dans un passage, il indique que la Russie a un retard technologique considérable face à l’Ouest. Mais l’humilité ne dure pas longtemps: dans un autre passage il vante son armée et sa dissuasion nucléaire. Nous pouvons légitimement aujourd'hui considérer qu' il s’agit d’une grande erreur de Poutine, d’avoir surestimé sa force, et d’avoir cru que la résistance ukrainienne serait faible. Car cette fin d’allocution invite l’armée ukrainienne à déposer les armes, à ne pas lutter et à combattre dans les rangs de l’armée russe.
Un gentil: La Russie
“Les événements d’aujourd’hui (déclenchement de “l'opération militaire spéciale” en Ukraine) ne visent pas à porter atteinte aux intérêts de l’Ukraine et du peuple ukrainien. Il s’agit de protéger la Russie elle-même contre ceux qui ont pris l’Ukraine en otage et tentent de l’utiliser contre notre pays et son peuple.
Encore une fois, nos actions relèvent de l’autodéfense contre les menaces que l’on fait peser sur nous et contre une calamité encore plus grande que celle qui se produit aujourd’hui.”
Ce qui est frappant dans ce discours, c’est que tout semble avoir du sens. La Russie acculée de toute part, par un OTAN surpuissant qui menace son intégrité, sa “souveraineté” même. Une “machine de guerre” menaçante, qui a “trompé” un État “pacifiste et affaibli”. Car la Russie, faible, a cherché à “travailler honnêtement” avec ses partenaires occidentaux, et s’est faite rouler dessus: “tout simplement arnaqué”. Face au pacifisme d’une Russie affaiblie, des Etats-Unis surpuissants ont attaqué les alliés de la Russie, et menacé la Russie, impunément. Et les agressions menés par les Etats-Unis dans le monde restent des “blessures sanglantes, non cicatrisantes, les plaie du terrorisme international et de l’extrémisme”. La Russie a laissé tout ça se faire par “paralysie du pouvoir et de la volonté”. La Russie a laissé faire beaucoup de chose, mais cette fois le mauvais élève américain a “franchi” la “ligne rouge”. Pire, les ukrainiens qui détestent la Russie, qualifiés den “supplétifs d’Hitler”, qui ont préféré les nazis aux bolcheviques, se préparent à attaquer. Depuis déjà 8 ans ils mènent un “génocide” dans l’est de l’Ukraine. Dans cette guerre du Bien contre le Mal, la Russie choisit son côté. Elle ne peut pas se laisser menacer par l’ogre américain, ni accepter qu’à ses frontières se dresse une “anti-Russie” prête à attaquer et qui déjà tue des “gens sans défense”. La Russie est ainsi contrainte à se réveiller et à lutter pour la paix (“travailler honnêtement (...) (au) désarmement réellement unilatéral”), pour la justice (“traduire en justice ceux qui ont commis des crimes sanglants”) et pour sa sécurité (“menace réelle (...)pour l’existence même de notre Etat”). La Russie ne peut plus attendre, il s’agit d'une “question de vie ou de mort”. C’est ce récit là que l’on ressent à l’écoute du discours.
Un prétexte de dénazification et d’anti-corruption
« J’ai décidé de mener une opération militaire spéciale. Elle vise à protéger tout ceux qui ont été victimes d’intimidation et soumis à un génocide par le régime de Kiev pendant 8 ans. Pour cela nous ferons tout pour démilitariser et dénazifier l’Ukraine »
C’est sans doute l’argument qui a le plus choqué le monde, tant par l'incompréhension que la brutalité des propos du maître du Kremlin. “Dénazifier” ? En réalité, Poutine se fonde sur le passé de l’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Ukraine y a subi une famine de masse appelée “Holodomor” soit l’extermination par la faim, orchestrée par l’URSS, causant entre 2,6 et 5 millions de morts. Certains ukrainiens se sont ainsi rebellés, pour collaborer voire combattre avec les nazis face à l'oppresseur soviétique. Cependant affirmer celà n’est que partiellement vrai car seuls 250 000 ukrainiens se sont engagés dans les rangs nazis, contre près de 4 millions dans l’Armée rouge. Comme souvent, Vladimir Poutine instrumentalise l’Histoire, pour se trouver un prétexte. Il est vrai qu’après la guerre, des groupuscules néonazis ont émergé, notamment dans les groupes d’ultra de club de football comme au Dynamo Kiev, intimement lié au célèbre Bataillon Azov, héros de guerre, mais à l’idéologie nazie décomplexée. Mais ces courants restent minoritaires et éloignés des sphères du pouvoir, loin donc d’un “régime nazi”.
Dans un second temps, Poutine parle d’un régime “corrompu”. Encore ici, Poutine déforme la réalité. Car en effet l’Ukraine est connu pour la corruption (indice 33 de corruption selon Transparency International en 2022, soit le 106e rang mondial). Mais déjà le commentaire semble déplacé: d’abord parce que la Russie est le pays le plus corrompu d’Europe devant la Biélorussie et l’Ukraine, et parce que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a mené campagne contre la corruption, essayant de grandes réformes pour renforcer la transparence politique et la pénalisation de la corruption politique. Les deux prétextes ici, sous-entendent que l’Ukraine est un Etat faillit, au main d’un régime illégitime, corrompu et même nazi.
Une guerre de valeurs
“En fait, jusqu’à récemment, les tentatives de nous utiliser dans leurs intérêts, de détruire nos valeurs traditionnelles et de nous imposer leurs pseudo-valeurs, qui nous rongeraient, nous, notre peuple, de l’intérieur n’ont pas cessé. Ces attitudes ils les imposent déjà agressivement dans leurs pays et elles mènent directement à la dégradation et à la dégénérescence, car elles sont contraires à la nature humaine elle-même. Cela n’arrivera pas [ici], cela n’a jamais marché pour personne.”
Ce que Poutine n’aborde que partiellement dans son discours, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’un conflit territorial. Ce sont deux mondes qui s’affrontent: l’Occident “dégénéré” et la Russie des “valeurs traditionnelles”. Dans ce passage signifiant, on comprend mieux ce qui traverse Poutine. L’Occident représente la “dégénérescence” affirme t-il. C'est-à-dire, que les luttes pour le droit des femmes, des LGBT, et de toutes les minorités représentent la “dégradation”de l’Occident, qui perdrait son identité. D’une homophobie décomplexée, presque nazifiée, Poutine martèle: “Cela n’arrivera pas (ici)”. Il ne s’agit donc pas seulement d’un affrontement frontalier, mais bien d’une guerre civilisationnelle. Le monde des traditions face au monde des libertés, des droits, que Poutine juge “contraire à la nature elle-même”. Ce sujet que Poutine, ne semble qu’effleurer est en réalité central. Car si Poutine aide des groupes d'extrême droite en Europe, c’est autant parce qu’il veut faire basculer l’Europe dans son camp dans le conflit en Ukraine, que dans l’envie de créer une internationale conservatrice, incarnée notamment par Viktor Orban. Cette défense de la culture, des traditions, de la famille, est fondamentale chez Poutine. Perdre celà, c’est perdre l’âme de son pays, ou plutôt perdre le contrôle qu’il peut y avoir. Parce que ce qu’il ne dit pas dans ses “pseudo-valeurs” occidentales, il y a l’idée de démocratie, de pluralisme, de liberté d’expression. Lorsque sur la place Maïdan se ruent en 2014 des milliers d’ukrainiens pour se rapprocher de l’Europe et du programme Erasmus, le président russe a compris: ce qui fait rêver le monde n’est plus son monde. Le temps est à l’ouverture. Mais l’ouverture serait la fin de la Grande Russie et du régime autoritaire poutinien. Il s’agit donc d’une “question de vie ou de mort”, non pas de la Nation russe comme il affirme , mais du régime poutinien, sa mort en fin de compte.