Christiane Taubira: “La bataille des mots est une bataille pour n’être complice ni d’injustice ni de crimes.”

Christiane Taubira debout sur scène, un micro à la main, souriante, lors d'un meeting.
© Regina Jeha

Figure marquante de la Ve République, ancienne parlementaire et Garde des Sceaux (2012-2016), et candidate à la présidentielle en 2002, Christiane Taubira a marqué les esprits par des mots tranchants, des joutes verbales de haute volée. C’est en particulier sur la loi Mariage pour Tous (2013) , légalisant le mariage homosexuel en France, que la native de Cayenne, a impressioné. Ses prises de paroles aux nombreuses envolées lyriques ont marqué autant la jeune génération que les aînés. Nous revenons, dans cet entretien, sur cet intérêt pour la langue, les mots et la littérature.

Aurélien Truong : Lors de la loi mariage pour Tous en 2013, que vous avez défendu en tant que garde des Sceaux, vous avez usé d’un art oratoire singulier. Vos discours et interventions sont restés dans les mémoires de vos supporters et ont impressionné vos détracteurs. Cette victoire est historique, et vous avez porté ce combat de manière déterminée par la finesse de votre langue, l’ampleur de vos références et un sens aigu de la répartie. Dans quelle mesure cette victoire a-t-elle été permise par la maîtrise de l’art oratoire ?

Christiane Taubira - Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016), Membre honoraire du Parlement: Merci pour ces mots. Comme je m’adresse à vous, jeunesse à la fois enthousiaste et lucide, je prendrai la précaution de vous alerter: méfions-nous de l’art oratoire. Il peut devenir un instrument perverti par des tribuns manipulateurs. L’histoire politique au Nord, au Sud, à l’Ouest, à l’Est, regorge d’exemples de démagogues qui, par leurs discours enflammés, séduisent les foules pour le plus grand malheur des peuples. J’admets cependant, en haussant un peu le ton, et tristement, que nous sommes plutôt dans une période de médiocrité de la parole qui se bouscule dans l’espace public. Ce qui, évidemment, n’inclut pas toutes les paroles publiques. D’évidence, c’est par la maîtrise du verbe que passe cet art oratoire, même si le corps y tient sa part. Mon rapport, actif, à la langue française remonte, je crois, à mon enfance. Une délectation à scander les sonorités et tenir le rythme en laisse, une appétence pour le mot juste et précis, une soif de nuances, encouragées par l’admiration que je lisais dans les yeux de ma Maman. Dans notre culture créole, jusqu’à la génération avant moi, et même la mienne, nous sommes économes de compliments et de manifestations affectueuses ou admiratives. Ce qui s’explique aisément par la mémoire ancestrale, consciente ou non, des violences esclavagistes qui rendaient très précaires les relations affectives. On ne disait donc pas « je t’aime » ou « c’est très bien », mais le corps témoignait : un regard à la fois joyeux et vigilant, un sourire vaporeux, des épaules soudain espiègles... « quelque chose dans l’air a cette transparence… » comme chante Jean Ferrat. Bref, je crois que j’ai reçu des encouragements silencieux à danser avec la langue. Et le fait de pratiquer d’autres langues contribue probablement à creuser ma gourmandise, aiguiser ma sensibilité, nourrir ma curiosité pour ce continent implicite où les langues s’accordent ou discordent.

D’où vient le son Qui nous ébranle Où va le sens Qui se dérobe S’interroge

– Andrée Chedid

Mais je veux vite lever un potentiel malentendu : je ne pense pas – au sens de: réfléchir - mon expression politique comme un exercice de séduction oratoire, mais comme un acte de persuasion. Je consacre donc beaucoup plus de travail et d’exigence au contenu qu’à la forme. A dire vrai, je ne travaille pas l’expression. Autant par manque de temps que par indiscipline. Simplement, je ne triche pas. En conséquence, au moment où je m’exprime, rien ne vient dérouter le flot de mes arguments de persuasion.

Dans le discours final vous dites : « Nous allons déposer des mots sur des sentiments et des comportements ». Au travers de cette campagne, vous êtes-vous rendu compte de l’importance des mots ? Les mots ont le pouvoir de tout changer ?

La langue et les mots jouent leur propre rôle. Dans la communauté humaine, le langage c’est la relation. Mais avant la langue et les mots, il y a les idées. Dans cette bataille pour les libertés individuelles de se marier et d’ailleurs aussi de divorcer, cette bataille pour l’égalité des droits : le même mariage pour tous les couples, les mêmes conditions d’adoption, la même protection pour toutes les familles... dans cette bataille, la matière première, c’est la vie réelle. Le quotidien. Ce que les gens éprouvent, ressentent et expriment en société. Pour une réforme majeure comme celle-ci, ni les sentiments ni les comportements des acteurs législatifs ne devaient rester dans l’ambigüité. On ne réforme pas durablement en dissimulant. Il m’appartenait donc de créer les conditions d’un débat de fond, qui engageât durablement l’avenir. Quitte à ce que les tensions se durcissent. Il fallait que tout soit clair et précis. Pas d’entourloupe, pas de bosse sous le tapis : un progrès clair, net, voulu, assumé, face à des désaccords, dont je pouvais, pour certains, en concevoir la logique. De façon plus subjective, vu l’effervescence qui a précédé les débats parlementaires - sous forme de tribunes dans la presse, menaces de pseudo clauses de conscience, injures contre les personnes homosexuelles et les familles homoparentales - je n’étais disposée à aucune concession diplomatique. J’étais prête à prendre tout le temps nécessaire pour expliquer, et je crois que c’est ce que j’ai fait, mais j’étais déterminée à ne sacrifier ni les droits ni la dignité des époux.ses ou des enfants. Et oui, les mots ont un pouvoir performatif. Lorsqu’ils sont précis, ils clarifient, promettent, garantissent. En nommant les sentiments et les comportements, je leur octroie de la transparence. Dès lors, les mots agissent et il n’y a pas d’échappatoire : chacun doit assumer ses partis-pris.

Par opposition, la droite s’est insurgée en défendant des mots qu’elle considérait comme intouchables : « un père », « une mère », des mots que la loi, pour eux, désacralisait. Cette loi était-elle aussi une bataille des mots ?

Les mots peuvent aisément devenir des fétiches. Ils génèrent dès lors des crispations et des frustrations qui obstruent l’entendement. Ce fut le cas pour cette quasi-hystérie, qui a duré quelques semaines, sur la prétendue disparition des mots « père » « mère », aussi bien du code civil que des livrets de famille. Les adversaires de cette réforme se sont inventé par moments des frayeurs pour alimenter leurs aversions. Pour autant, je n’ai pas traité cette crainte avec mépris. J’ai considéré que, dans la société, des personnes pouvaient se poser la même question. J’ai donc pris le temps de rappeler les articles du code civil et de démontrer l’inanité de cette affirmation ; j’ai demandé aux services du ministère de la Justice d’établir les modèles de livrets de famille, et je les ai fait parvenir aux parlementaires. Ceci dit, toutes les lois sociétales et même sociales reposent sur la précision des mots. Car il s’agit de la vie quotidienne des citoyen.nes et justiciables, et la loi doit être applicable. Cela commence par la clarté et la précision. C’est une exigence légistique. En cas de litige, les juges, dont on a beaucoup dit, après Montesquieu, qu’iel étaient « la bouche de la loi » doivent se référer aux termes de la loi, mais aussi à l’intention du législateur. Si la loi et les débats sont plus ou moins clairs, au lieu d’être clairs, les jugements rendus peuvent être plus ou moins justes. D’autant que nous avons un Droit continental, codifié ; ce qui nous différencie de la Common law, qui repose davantage sur la jurisprudence. J’ai été députée, j’avais déjà bataillé sur des sujets importants. Je sais depuis longtemps qu’un article ou un amendement mal rédigés peuvent pourrir la vie des gens.

Et si je prends le temps de resituer la bataille par les mots dans le contexte de l’action, c’est pour vous dire que les mots n’ont pas une vie propre, détachée des lieux, des moments, des précédents, des règles...Les mots ont déjà servi, ils ont leurs alluvions. Ils peuvent être chargés du limon des courants, des modes, des mésusages...

A la fin de votre discours final à l’Assemblée Nationale, pour exprimer la fierté d’avoir fait avancer des droits pour les couples homosexuels, vous avez déclamé des vers de Léon Gontran Damas, poète créole, pour illustrer cette victoire : « L’acte que nous allons accomplir est beau, comme une rose dont la tour Eiffel, assiégée à l’aube, voit enfin s’épanouir les pétales, il est grand comme un besoin de changer d’air, il est fort comme le cri aigu d’un accent dans la nuit longue » Névralgie, 1964. Comment vous est venue cette conclusion ? Convoquer des poètes était essentiel pour gagner une si grande bataille ?

Les poètes et poétesses me tiennent constamment compagnie. Ce sont mes ami.es depuis longtemps. Déjà, dans ma vie militante, puis dans ma vie parlementaire, leurs œuvres faisaient partie de mes bagages, de mon arsenal ; leurs vers sont dans ma poche-kangourou. D’aussi loin que je me souvienne, chaque fois qu’il me fallut terrasser un adversaire, donner le coup de grâce, emporter la dernière manche, c’est un extrait de poème qui m’est venu. Mon arme fatale est forgée dans leurs mots de silex, leurs mots de douceur, leurs mots d’ironie... J’utilise, j’use, mais je n’abuse pas. Souvent, on me rappelle ma réplique à un Député dans l’hémicycle, pour qui j’ai évoqué «ma fringante jeunesse ». Je me souviens parfaitement avoir été sur le point d’ajouter «Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ». Sauf que, sur le moment, j’ai estimé que c’était trop beau et élégant pour le destinataire du propos (note de la rédaction: le 23 juin 2015, le député Les Républicains , Eric Ciotti avait fait l’objet d’une joute verbale saillante, après avoir accusé la ministre Taubira d’avoir lancé un “ultimatum” sur le sujet de la délinquance sur mineurs). De sorte que j’ai retenu ce vers, je l’ai bloqué dans ma gorge. Vous voyez: je ne gaspille pas ! Quant à la conclusion de mon discours pour la loi mariage, ces vers de Léon-Gontran Damas m’ont paru les plus éloquents pour dire la grandeur et la beauté de cette réforme. Ces mots disent la promesse, l’éclosion, l’épanouissement. Je n’avais pas eu le temps de préparer de discours pour ce débat : j’étais hospitalisée depuis deux jours, à cause d’une infection dont le foyer n’était pas encore localisé. Juste avant de me rendre à l’Assemblée, j’avais dû négocier rudement avec mon médecin pour qu’il me laisse sortir. Je l’ai raconté dans mon livre Nuit d’épine, au chapitre : L’anneau d’égalité. Cependant, j’avais beaucoup travaillé en amont, depuis plusieurs mois, même si je préparais en même temps une réforme pénale. Ces vers de Damas me sont apparus, sur le moment, à cette tribune de l’Assemblée nationale, composés des mots qui annonçaient le plus joliment et le plus précisément possible la beauté, la profondeur, la justesse de ce que nous nous apprêtions à faire. Et je dis bien NOUS. Car, j’ai tenu mon rôle, mais cette bataille fut livrée ensemble, avec chacun.e excellent.e à sa place, à commencer par la ministre de la famille, Dominique Bertinotti, le jeune député rapporteur, Erwann Binet et les députés des quatre groupes de gauche, massivement présent.es et actif.ves... et parmi eux, les pas-très-vieux vétérans du PACS… L’air était électrique et le sujet éruptif, y compris pour une partie de la gauche, politique et universitaire. Toujours, dans mes batailles politiques, je convoque poètes et philosophes. Ce sont de vrais alliés. Durant ces débats, il m’est arrivé, de mémoire, d’avoir eu recours à Levinas, à Nietzche. Dans d’autres circonstances, j’ai puisé chez Ricoeur, notamment pour sa définition de l’Ethique.

Dans l’ensemble de votre carrière politique, quels sont les mots qui vous ont fait le plus mal ?

Je ne laisse pas les mots me blesser. C’est un parti-pris. Ça ne veut pas dire qu’ils sont indolores. Simplement, je refuse de leur donner prise, et leur permettre d’accomplir leur office. Délibérément, j’ai choisi de ne pas accueillir ces passions tristes qui consument. Pas de place, ni dans mon esprit ni dans mon cœur pour la haine, la rancœur ou le mépris. « Haïr, c’est encore dépendre » ! C’est une réplique dans une très belle pièce de théâtre écrite par Aimé Césaire : «Et les chiens se taisaient ». Si je laisse les mots blessants prendre leurs quartiers dans mon esprit et mes sentiments, je peux tomber à leur merci, devenir leur proie, et haïr à mon tour, ou mépriser. Je refuse. Et cela vaut tout le temps, y compris dans mes relations personnelles. Par ailleurs, j’avais bien conscience de deux choses : d’abord, je m’exprime dans l’espace public, j’agis avec des effets sur la société et la vie des citoyen.nes. Je suis donc exposée à l’opinion publique dans l’espace public. Évidemment, j’aurais préféré que toute expression demeurât courtoise. C’est une règle que je m’impose à moi-même. Mais je sais parfaitement qu’elle n’a aucun effet sur l’attitude d’autrui. La deuxième chose que je sais depuis longtemps, c’est que, lorsqu’on est exposé aux regards, donc aux attaques et à la haine, on est aussi regardé par celles et ceux qui ont besoin de notre force. Cette force ne peut ni ne doit se démentir. Il faut trouver ou construire en soi l’invulnérabilité. « Je cherche quoi ? » écrivait Assia Djebar, « La douve où se noient les mots de meurtrissure ? ». Quand j’ai perdu ma Maman, j’étais adolescente. Etant d’une famille monoparentale, je n’avais plus rien au-dessus de la tête. Il me fallait donc ouvrir et tracer mes chemins, en forgeant mes règles de vie et de comportement, à partir des principes et des valeurs que ma Maman nous avait inculqués, sans forcément avoir eu le temps de les expliciter. J’ai appris à le faire. La littérature m’a constamment accompagnée et inspirée. J’ai forgé mon éthique de vie. Au sens où la définit Paul Ricoeur, que j’évoquais tout à l’heure : « L’éthique est le souci de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Je m’efforce toujours à comprendre ce qui est bon et juste. Et à l’accomplir contre tornades et tsunamis.

Quand on entend aujourd’hui Giorgia Meloni se présenter comme une « mère de famille catholique », peut-on penser que le progrès que l’on pensait acquis est désormais menacé ? L’ordre politique n’est-il pas en train de s’inverser par un retournement du langage ?

Ce n’est pas tant le fait de se réclamer d’être « mère de famille », ce qui n’est qu’une partie de son état-civil, et « catholique », affaire privée pour la croyance et activité sociale pour la religion, qui me paraît poser problème. La seule utilité de cette déclaration serait d’indiquer contre quoi, éventuellement, elle doit éprouver sa vigilance pour être capable d’exercer correctement le pouvoir au service des Italien.nes. Car, à sa place, ce qui compte, c’est l’orientation de ses options politiques. Je ne sais où elle en est de son admiration pour Mussolini. Mais elle évite de dire l’essentiel : qu’elle est une femme de pouvoir. Et qu’elle exerce ce pouvoir sur la société italienne en fonction de ses convictions, ses préjugés, ou son opportunisme politiques. Or, Mme Meloni est d’extrême-droite. Et nous connaissons parfaitement la filiation idéologique et les orientations politiques de l’extrême droite européenne. Ce que l’on peut retenir de lamentable dans cette autodéfinition, c’est une régression vers l’essentialisme. Alors que des générations de femmes se sont battues pour notre émancipation, lutte que nous poursuivons, Mme Meloni s’enferme dans ces deux déterminismes, tout en étant femme de pouvoir. C’est à la fois une complaisance envers le patriarcat, une complicité avec le machisme, et une duplicité pour édulcorer les ressorts idéologiques de ses décisions. Ses accointances avec Mrs Trump, Musk, etc en attestent. Ce camp a toujours su faire diversion.

Avez-vous l'impression que la politique n’est plus assez belle et imagée, que le langage politique s’est trop formaté ?

Je ne connais rien de plus beau que la Politique. Rien... sinon la littérature et les arts, avec beaucoup moins de risques... ou les sciences, beaucoup moins de tourments... non... je crois qu’il n’y a rien de plus beau que la Politique majuscule... sauf peut-être « l’herbe qui pousse sur la pierre », pour reprendre Mahmoud Darwich, ou encore, toujours selon lui « les opinions d’une femme sur les hommes ». Ce qui, à mon avis, vaut pour toutes les sociétés. En l’occurrence, Darwich parlait de « ce qui mérite vie ». Poésie, vie, Politique… Que mais ? comme disent les Brésiliens... quoi de plus ? Sinon, les « éléments de langage » remplaçant la pensée, le champ de créativité a rétréci, l’imaginaire s’est desséché et la capacité d’action s’étiole. Quant au vocabulaire et ses fonctions de servitude, relisons Orwell.

Les mots font les choses, mais ils les défont aussi. Ils les changent même parfois. « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir », disait le philologue Victor Klemperer. Comment les mots des réactionnaires se sont-ils imposés dans l’espace public ?

Et Bertolt Brecht prônait de «lessiver les mots». Il est des périodes où c’est indispensable. Les mots ne s’imposent pas tous seuls, ni sans raison. Leur empire s’échafaude, se maçonne, s’édifie ; leur emprise sert une cause. Ce n’est pas être paranoïaque ou conspirationniste que d’en faire le constat. L’enjeu est considérable. La lutte pour le contrôle de l’espace- média, lieu verbal social, fait rage. Ce n’est ni hasard, ni coïncidence. Il est question de stratégie, car il s’agit d’une guerre idéologique, d’une bataille politique, d’un assaut culturel. Les milliardaires qui s’emparent des médias, choisissent des journalistes et directeurs réactionnaires, certains instruits et perfides, d’autres intellectuellement rudimentaires mais offensifs. Ces milliardaires, qui ont fait fortune à l’ombre d’un système économique et financier parfois néocolonial et toujours ultra-libéral, se battent pour un (dés)ordre du monde qui garantisse leur suprématie et protège leurs intérêts. Ce n’est pas qu’affaire de mots. Ou plutôt, les mots sont plus que des armes : ils composent un évangile et deviennent l’air du temps.

En avril 2015 vous aviez déclaré, dans l’Observateur: “la gauche a adopté les mots de la droite” face à l’offensive “culturelle et sémantique” des néoconservateurs. Vous poursuivez en disant que “la gauche a perdu ses propres mots”, vous parliez même de “défaite sémantique”. Qu’est-ce qu’une défaite sémantique ?

La défaite sémantique se constate lorsque les mots ne correspondent plus ni à l’identité politique ni aux idéaux. C’est bien ce qui, malheureusement est arrivé et arrive encore à la gauche. Ses mots ne sont plus forgés dans son expérience de luttes pour la justice sociale, dans sa pratique du pouvoir pour l’intérêt général et l’émancipation individuelle, dans ses politiques publiques d’égalité, de solidarité, de cohésion ; dans sa consolidation des services publics, etc. Ce lien n’était pas encore rompu sous les années Jospin. Une défaite sémantique est d’abord et pleinement une défaite idéologique. Ce qui s’est passé c’est que, pour pénétrer les cercles de pouvoir et d’influence, et être admise dans les entre-soi mondains, la Gauche a consenti à renoncer à elle-même. Elle est ainsi passée de la conflictualité à la connivence. Il ne s’agit pas d’un calcul cynique opéré par tout un courant politique. Il s’agirait plutôt d’un enfoncement dans la faiblesse et la défaite. La gauche ayant mal anticipé les bouleversements économiques, n’ayant pas eu la maîtrise de la société post- industrielle, elle n’a pas vu venir la dispersion, la conversion, le rétrécissement de sa base sociale. Elle n’a pas su prévoir ni contrecarrer la financiarisation de pans entiers de l’économie mondialisée, donc de filières nationales. Or, cette économie mondialisée est habile à échapper au cadre national et aux règles de justice sociale et fiscale ; elle est prompte aussi à exiger des solidarités financières nationales sous chantage d’emplois. Dans un sursaut de lucidité, la Gauche a déclaré que la finance était l’ennemi. Peu de temps après, malheureusement, elle a soumis une part importante de l’appareil d’Etat aux choix discrétionnaires du monde économique ; de même qu’elle a transféré des budgets de recherche et développement, de l’autorité publique à l’arbitraire de décisions entrepreneuriales. Cette analyse ne me procure aucun plaisir. Je crois malheureusement qu’elle correspond à un processus encore en cours. Mon optimisme me suggère cependant que rien n’est irréversible. Les luttes politiques et sociales ne sont jamais définitivement éteintes.

Face aux mensonges permanents et aux flots incessants d’images qui accroissent le brouillage et la désorientation, comment redonner sens aux mots ?

En recommençant à les habiter. En les réenracinant dans la combativité et l’action. La bataille des mots n’est jamais une bataille pour les mots. C’est une bataille pour la vie et le chant. Une bataille pour n’être complice ni d’injustice ni de crimes. Nous, l’espèce humaine, à la fois vulnérable et conquérante, sommes peut-être la seule espèce vivante qui sache rêver d’avenir. Sauf que notre avenir est lié à la viabilité du reste du monde. Les mots existent. Il faut parfois les réveiller. Ou emprunter-partager. Renouer dialogue avec des cultures, des modes de vie, des arts de vivre qui les ont conservés ou renouvelés. En Amazonie, en Laponie, en Océanie, en Mongolie, au Kalahari, en Innuie... ou… la Bibliothèque d’Alexandrie. On cesse de charcuter le monde. Et de le bombarder. On arrête d’épuiser les sous-sols et les fonds marins. Et d’encombrer l’Espace. On vit avec les autres humains, avec les autres vivants. Et avec l’inerte.