L'internationale Novlinguiste

Dessin de Poutine, Trump, Netanyaou, Xi-Jing Ping devant un forêt de microphonees dont les câbles sont entrelacés, allégorie de l'intrumentalisation du language
© Nicole Galvani

C'est désormais une constante chez les grandes puissances, un point commun parmi les leaders, une caractéristique marquante d’une ère nouvelle: une novlangue est en train de s’imposer. Un langage parallèle, qui, comme le prévoyait Orwell avec son Ministère de la Vérité, ne serait que mensonge et corruption. Ce langage est partagé par des dirigeants aux apparences éloignées, mais qui se retrouvent dans l’envie de s’affirmer en puissance par un récit national, et un anti-universalisme décomplexé. Face à cette internationale “antiwoke” et anti-science, une bataille est désormais lancée: une guerre des mots.

Une ère de la post-vérité ou de guerre contre la “bien-pensance”

Depuis plusieurs années, la vérité, le fait scientifique ou historique n’ont plus leur valeur d’antan. Lorsqu’en 1751 paraissait le premier volume de l’Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, les dirigeants européens s’en arrachaient les exemplaires: apprendre et comprendre était en vogue. De Catherine II de Russie à Frédéric II de Prusse, tous se ruaient sur les progressions intellectuelles, car ne pas les lire, était ne pas comprendre un monde qui se métamorphose. Lorsqu’en 1972 paraît le rapport Meadow,” Halte a la croissance”, l’ONU et plusieurs leaders mondiaux s’intéressèrent pour la première fois aux enjeux environnementaux, conscients qu’ils constituent des défis considérables. En 2025, quand le chef d’Etat de la première puissance mondiale supprime les mots “racisme”, “diversité” ou “réchauffement climatique” des rapports gouvernementaux, il y a là, il faut le dire: une immense régression.

Le langage se restreint, la vérité est corrompue, la science est détestée et les idéaux apparaissent démodés.

Cette ère de “l’anti-science”, de l’anti “bien-pensance” mérite de s’y attarder car elle constitue un grand bouleversement dans une période qualifiée de “progrès”. Désormais, la science serait réservée à une élite érudite, éloignée d’un peuple qui ne lui fait plus confiance. C’est en tout cas le pari que font de nombreux leaders populistes. S’il est vrai que la science n'est pas toujours explicable à un large public, il est pour autant préoccupant qu'une population la remette massivement en cause. Le mouvement anti-vax de 2020 en est le symbole. Mais celà ne s’arrête pas à une population hostile au fait scientifique, et flirtant avec le complotisme, quant à lui millénaire. Cette fois, cette vision hostile de la science a atteint le graal: le pouvoir. Le ministre de la Santé des Etats-Unis, Robert Francis Kennedy Jr, est un anti-vax et anti-science aguerri, et met à mal la confiance des américains en la science ou plutôt celle exercée par des scientifiques reconnus. De même des questions d’égalité, de genre, d’identité sexuelle, ou de minorités qualifiées par ses détracteurs de “wokisme”, terme qui constitue désormais, une terrible “dégénérescence” comme se plaît à dire Vladimir Poutine. Cette anti-”bien pensance” est une passion commune aux grands de la planète, de Xi Jinping à Donald Trump en passant par Modi ou Netanyahou. C’est autour de la réfutation et la haine des sphères dites “bien pensantes” que tous s'accordent. Netanyahu déteste les intellectuels antisionistes, ou ceux qui observaient la dérive de l'orthodoxie extrémiste en Israël. Trump déteste les universités de Columbia ou de Princeton, qui s'intéressent aux droits des minorités, à l’histoire coloniale, ou l’Université MIT, puissante par sa recherche sur le dérèglement climatique. Xi déteste la “bien-pensance” européenne, le “continent des valeurs” imposant des normes et qui s’inquiète de l'environnement ou des minorités ouïghours car cela constitue un frein au commerce. De même, Modi combat, au nom de “l’hindouité”, les milieux intellectuels à l’image de la pression mise sur l’historienne Romila Thapar en 2019. Ainsi le même schéma se répercute chez tous ces leaders.

Le rejet de la science et de la recherche ne s’arrête pas aux grandes puissances éloignées, l’Europe en est déjà victime. L’arrivée au pouvoir de Meloni en Italie, modifiant les programmes scolaires et censurant des émissions télé évoquant le passé fasciste, montre bien que le fait historique a défaut d’être digéré, est fortement occulté. Et lorsqu'en France, les chaînes C News ou TPMP ne cessent d’évoquer les “élites parisiennes bobo déconnectées et bien pensantes “, c’est aussi une disqualification de la recherche, de la vérité historique. Renier la science n’est pas un opinion, il s’agit d’une dérive mortifère, qui menace les démocraties et pire, le rapport à la vérité. Si affirmer que la terre est plate est mis sur le même pied d’égalité que de dire qu’elle est circulaire, alors oui, nous ne vivons pas dans une “liberté d’expression retrouvée” mais bien dans un effacement du progrès: une rechute terrible.

La corruption du langage à des fins belliqueuses

Durant la guerre en Tchétchénie (1999-2009), Poutine n’employa jamais le mot guerre. Il y préféra: “opération antiterroriste” ou “restauration de l’ordre constitutionnel”, de même pour la guerre en Ukraine a été qualifiée d’“opération spéciale” de “dénazification”. Cette novlangue, pour éviter de dire guerre, pour justifier la violence par une forme de victimisation, modifie considérablement le rapport à la vérité. S’ il s’agit d’une guerre seulement pour une moitié du monde, mais d'une “opération de dénazification” pour l’autre, alors se posent de véritables problèmes pour criminaliser la guerre. Quand le gouvernement chinois parle de “libération pacifique du Tibet” pour parler de l’invasion brutale de ce territoire, la même novlangue se poursuit. Plus récemment à Hong Kong,les violentes répressions ont été justifiées par une “opération de maintien de l’ordre”, et à Taiwan il est question de future “réunification pacifique”. Cette corruption du langage ne date pas d’aujourd’hui. Déjà en 1954 la France parlait d’”événements d’Algérie” pour évoquer la qui sévissait. Les Etats-Unis parlaient d’ “action de police” pour l'intervention en Corée de 1950 à 1953, pourtant qualifiée de guerre majeure (le Congrès n’avait d’ailleurs pas déclaré la guerre), de “mission de conseil” ou d' “assistance militaire” pour la terrible guerre du Vietnam (1955-1975) où là encore aucune déclaration de guerre ne fut votée, de même d’ “opération de libération de l’Irak” en 2004, pourtant véritable guerre. Jamais le mot guerre n'apparaît dans les communiqués officiels. Comment condamner des crimes de guerre lorsqu’un pays ne mène que des “opérations spéciales” ou des “actions de police” ? Le langage est massivement corrompu à des fins impérialistes, les mots servent d’outils à l’acceptabilité d’une guerre. Le langage n’est qu’une arme envoûtante pour asservir les foules, et mobiliser les énergies. La “lutte contre le narcotrafic” n’est, pour les Etats-Unis, qu'un argument bidon, pour mettre la main sur le pétrole du Venezuela. La capture de Maduro n’est donc pas seulement “l’aube d’un jour nouveau pour le Venezuela” comme a affirmé le secrétaire d’Etat adjoint des Etats-Unis, Christopher Landau, mais bien d’une ère nouvelle pour les Etats-Unis. En mettant fin au rapprochement de ce pays avec la Chine, les Etats-Unis se sont imposés comme maîtres chez eux et ailleurs, suivant la doctrine Monroe (doctrine américaine théorisée en 1823, souvent martelée pour justifier les politiques expansionnistes des Etats-Unis). Grâce à quelques mots bien léchés, le droit international est tout bonnement piétiné.

Les mots performatifs

Mais ce qui surprend sans doute le plus dans une époque où la parole politique suscite davantage de déception que d’enthousiasme, c’est que les leaders de la corruption du langage sont les mêmes qui croient au pouvoir de la parole. Trump et Poutine se révèlent des ambassadeurs de la force du langage. Inspiré de la télé-réalité pour l’un, et du jargon de caïd mafieux pour l’autre, leur langage cash est conçu pour marquer, et dire “je suis comme vous”. On découvre à chaque discours de Poutine des mots méconnus de la langue russe, qui proviennent des bas fonds de Saint-Pétersbourg, s’adressant explicitement aux mafieux russes. Ici le langage a une volonté simple: rappeler à la mafia que Poutine a été un petit malfrat bagarreur, qu’il parle comme eux. De même Trump a un langage de “gamin de cinq ans” comme l’affrime la philosophe Barbara Cassin. Il ne compte que très peu de mots dans son vocabulaire, mais cela ne pose pas problème-et il l’a bien compris- car l’ère n’est plus aux grands discours mais aux Tweets, largement plus relayés. Mais cela ne s’arrête pas là, ils ne jouent pas seulement de la langue à des fins populistes, ils croient vraiment en la capacité performative du langage. De fait: “Trump pense qu’en supprimant des mots, il supprime des choses” affirme Barbara Cassin. C’est ainsi que plus de 150 mots furent interdits des rapports gouvernementaux et des subventions. Supprimer des mots permettrait de supprimer des concepts ou des réalités. Si le réchauffement climatique, n’existe donc plus dans les rapports gouvernementaux, il n’existe plus tout court, et il n’existe plus et donc ne figure plus dans les rapports. C’est ainsi que Donald Trump croit en la capacité performative du langage.

Et ce qui est impressionnant, c’est que quand Trump dit qu’il fait quelque chose, il le fait vraiment. Sans doute sommes-nous trop habitués à des démocraties faillies, où les mots ne servent qu’à séduire. Dans son spectacle “L’art de ne pas dire”, le politologue Clément Viktorovitch, dresse une âpre critique de la politique française à l’ère du macronisme, où le langage est, selon lui, dénué de sens, de conviction et de sincérité. Aux Etats-Unis, les mots ne mentent pas. De même en Israël, quand Netanyahu dit qu’il va anéantir le Hamas et même qu’après la guerre il n’y aura “ni Hamas, ni autorité palestinienne”, là encore, aussi terrible et criminel cela soit-il, sa parole est suivie d’actes. Ici la parole ne sert pas à cacher une réalité ou à faire croire en un avenir meilleur, elle constitue le premier acte de légitimation de la violence qui s’ensuivra. De même, la Chine n’a de cesse de répéter qu’il n’y a “qu’une seule Chine” et, si cela se fonde sur un narratif identitaire, il s’agit aussi d’une croyance en la performativité de la parole. L’Empire du Milieu considère que cette simple affirmation permet de légitimer toute intervention ou velléité d’invasion, au nom de la “réunification”.

Trump-Poutine-Xi : Une convergence idéologico-sémantique

Le trio des grandes puissances mondiales a toujours connu de vives tensions, l’URSS et les Etats-Unis ont traversé plusieurs décennies de guerre froide, et la République Populaire de Chine a souvent été en situation de conflictualité avec son voisin russe, sur des questions territoriales en particulier. Ces dernières années, les tensions de jadis ont laissé place à un rapprochement inattendu. La Chine mène des opérations militaires conjointes avec la Russie. Les deux pays ont noué des partenariats commerciaux précieux pour la Fédération russe. De même, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en 2024, les Etats-Unis ont montré une grande sympathie pour la Russie. Les conversations téléphoniques entre l’émissaire américain Steve Wikoff et son homologue russe Iouri Ouchatchov à propos de la guerre en Ukraine, se sont avérés d’ailleurs un scandale, tant l’américain s’illustrait par sa proximité avec Moscou. “Steve Witkhoff n’est pas vraiment un médiateur, il a un biais pro-russe accentué” explique l’ancien ambassadeur de France en Russie, Claude Blanchemaison sur le plateau de France Info le 2 décembre 2025. Si l’émissaire américain est prorusse, c'est signe d’une volonté de rapprochement avec la Russie. Les Etats-Unis ont aussi étonnamment assoupli leurs barrières commerciales avec la Chine. Si ces trois grandes puissances sont différentes à bien des égards, elles ont cependant une chose en commun: la détestation de l’Europe.

Lorsque le rapport de l'administration Trump paraît le 5 décembre, évoquant un “effacement civilisationnel” de l'Europe, un ahurissement général fut ressenti dans le Vieux Continent. On peine à savoir si le discours relève du narratif trumpien ou poutinien tant l’argument est utilisé par le leader russe depuis 2022. C’est l’habitude de Poutine de décrire la “dégradation” et de “dégénérescence” de l’Occident,.. L’heure n’est plus à la lutte idéologique ou aux enjeux de puissances: désormais les grandes maîtres du monde se battent pour éradiquer les “pseudo-valeurs” occidentales (discours de V. Poutine le 24 février 2022), mettre fin aux normes, principal frein au libéralisme. “ [Il faut que] l’Europe retrouve sa confiance en sa civilisation et qu’elle abandonne son obsession malvenue pour une réglementation étouffante” expose clairement le rapport de l’administration Trump du 5 décembre 2025. C’est le même discours pour les diplomates chinois, qui s’insurgent chaque semaine, de la réglementation “anti-chinoise” menée par l’Union européenne et des accusations “injustifiées” concernant les ouïgours ou la défense de Taiwan. Le géant d’Asie, de manière plus pragmatique, conteste vivement les valeurs européennes: principal frein au commerce. Cette détestation de l’Europe est ainsi justifiée par une forme de régression “civilisationnelle”, qui désormais est un critère fondamental de puissance, pour des pays qui se respectent.

Là où tous ces dirigeants se retrouvent donc, c’est sur le récit national et civilisationnel qu’ils promeuvent.

Des civilisations à défendre

“Nous n’avons pas besoin d’être éperonnés ou stimulés. La Russie a une histoire millénaire, et pratiquement elle a toujours eu le privilège d’exercer une politique extérieure indépendante” affirmait Poutine le 10 février 2007 lors de la conférence de Munich sur la paix. Le message est clair: rien ne peut et surtout rien ne doit empêcher la Russie d’être influente, de mettre en valeur sa culture et de défendre sa civilisation. La défense d’une civilisation est une idée qui vise à renforcer l’identité nationale autour d’un récit commun, et d’une grandeur avec laquelle il faut renouer. Mussolini dans les années 1930 voulait redonner la fierté aux italiens vexés d’un traité de Versailles humiliant, et après de nombreux échecs coloniaux en Ethiopie : rappeler la Rome Antique apparaissait comme un récit mobilisateur et porteur d'espoir. C’est avec cette même approche que Poutine entend réveiller la grandeur russe. Après avoir eu un sentiment d’humiliation à la chute du Mur de Berlin, et puis de déclassement par la suite, au profit de la superpuissance américaine, la Russie ne figurant plus dans le club des grandes économies, Poutine n’a trouvé que la guerre pour se réinventer. Progressivement ,la Russie a disparu des enjeux de puissances, submergée par l’émergence de la Chine. Et la révolution pro européenne de Maidan en Ukraine en 2014, n’a fait qu’accentuer la crise: Poutine a vu son monde s’effondrer. La Russie perdait alors une pièce clef de sa zone d’influence. Celà en était trop pour Poutine. Le président russe a une civilisation “millénaire” à défendre, et il s’agissait donc de“dénazifier” l’Ukraine, qui se rapprochait du terrible Occident “décadent”. Ici encore les mots sont importants. Le mot “nazi” attribué au régime de Kiev, au delà de donner un prétexte d’invasion, veut insister sur le rôle de la Russie: elle a été et reste du bon côté de l’Histoire.

C’est aussi dans une logique civilisationnelle que s’inscrit la Chine de Xi Jimping. En misant sur une propagande d’Etat, et sur l’importance des mots, la Chine veut s’affirmer en puissance retrouvée. L’immense projet de Xi des “routes de la soie” pour faire du pays une superpuissance commerciale reprend la sémantique d’il y a 2000 ans avant notre ère, lorsque les marchands chinois empruntaient un chemin pour aller vers Constantinople ou Venise. Reprendre ce narratif là, c’est montrer que la Chine a toujours été une grande puissance et qu’elle doit conserver ce statut millénaire. De même pour les instituts Confucius qui visent à l’apprentissage du chinois dans le monde, et dont le nom reprend l’un des père de la philosophie chinoise. Les grands dirigeants de la planète veulent ainsi installer un monde nouveau dont le critère de puissance serait celui de la civilisation, de l’Histoire, et de la tradition. Le “Make America great again” de Trump n’est qu’une réponse mobilisatrice et identitaire, qui, comme l’explique la politiste Asma Mhalla dans son ouvrage Cyberpunk: “fait écho non sans ironie” à la “Grande renaissance de la nation chinoise” lancée par Xi Jinping en 2013.

Et tous ces phénomènes établissent d’étonnants rapprochements entre leaders n’ayant rien en commun, sauf ce “mélange de nationalisme identitaire et d’impérialisme” que définit Asma Malha. Le président Erdogan, Netanyahu, Poutine, Jimping, Trump ou Modi, ne s'accordent que sur une chose: un ordre nouveau fondé sur le passé, sur la tradition. Chacun tente à sa manière de recréer un récit national, de réaffirmer des valeurs traditionnelles, et un anti-universalisme. Le Vieux Continent, fort de ses valeurs universalistes, se révèle démodé.