Censure Trump : quelles sont les conséquences d’un appauvrissement des mots sur l’étendue de notre pensée ?

Depuis les vagues de censures aux États-Unis, la question du lien entre notre langage et notre pensée est soulevée à nouveaux. Trump a en effet compris l’enjeux des mots : ce que l’on ne peut plus nommer devient progressivement plus difficile à concevoir — et plus facile à faire disparaître du débat démocratique.

Le lien entre la censure de l’administration Trump et la Novlangue d' Orwell s’est établi dans tous les titres des journaux : de jours en jours, Trump interdit l’utilisation et donc le relai de certains mots, sur les sites gouvernementaux. Cependant, les chercheurs ne sont pas censurés, leurs recherches se poursuivent, et les citoyens ne ressentent pas directement l’influence de la perte de ces mots pourtant fondamentaux, tels que « changement climatique » ou même « femme ». Pourquoi donc autant de véhémence contre ce système de censure qui semble avoir un impact minime sur la vie quotidienne ?

Il faut noter que la disparition de mots n’a pas qu’une portée politique de court terme : elle est aussi responsable d’un abrutissement de la pensée. Et, à long terme, la disparition de mots dans les sites de relais comme les sites gouvernementaux, les universités, subventionnées par l’État, ou encore la NASA pourrait mener à la disparition de concepts, c’est-à-dire, de représentations mentales d’idées, entraînant un mode de pensée unique. Sans concepts, il n’ y a plus de valeurs, plus de notion d’ «égalité», ou d’« injustice » par exemple. Au-delà de simples mots, ce sont des constructions culturelles fondamentales qui sont menacées.

« Serions nous prêts à mourir pour la « liberté », si disposés à lutter pour notre « idéal », si ces mots ne résonnaient pas en nous ? » La phrase de Sapir, linguiste et anthropologue américain du XIXe résume bien l’embarras que provoque la disparition de mots. Non seulement, ils nous permettent de communiquer de manière claire, mais ils sont également fondamentaux lors de l’élaboration de concepts. Concepts clarifiés dans notre esprit par l’apparition de ces mots et à l'inverse brouillés par leur disparition. Avoir un mot pour qualifier une idée abstraite, c’est concrétiser cette idée dans notre esprit et donc réaliser son existence. Pour Sapir, la formation de mots pour caractériser une idée abstraite permet d’accéder à notre pensée.

"On considère la pensée comme une zone naturelle séparée de la zone artificielle du langage : à notre avis, celui-ci serait plutôt la seule route connue pour mener à la zone de la pensée."

— E.Sapir, Introduction à l’étude de la parole, 1921

Cette idée avait déjà été avancée chez le philosophe allemand Hegel, qui écrit dans La Philosophie de l’esprit (1817) « Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »

Sans mots donc, notre esprit n’est pas capable de concevoir de manière claire des idées abstraites, notre pensée est limitée.

Si la suppression de mots caractérisant une idée abstraite est un réel problème, quel conséquences auraient donc la disparition de mots caractérisant un concept concret comme « femme »? En dehors d’une volonté de limiter la reconnaissance institutionnelle spécifique des femmes ainsi que la défense de leurs droits, la disparition de tels mots changerait les représentations du monde qui nous entoure. La disparition du mot «femme » ne fait pas disparaître le concept de femme, car ce n’est pas une idée abstraite, mais l’absence de ce mot dans les sites gouvernementaux contraint notre esprit à penser sans elles. C’est une autre forme de contrôle de la pensée qui ne touche plus au concept mais à la place qu’ils ont dans notre conception de la société.

Une censure négationniste

Et les mots « historiquement », «racisme », « ségrégation » ? De manière évidente, la suppression de ces mots ont pour objectif d’effacer l’Histoire, afin qu’elle n’aille pas à l'encontre des politiques menées par le pouvoir en place.

Pour Trump, ces mots n’ont pas lieu d’être utilisés car ils illustrent un concept, ou donne une connotation à celui-ci qui ne devrait pas être mis en avant :« Je ne suis pas raciste. Je suis la personne la moins raciste que vous ayez jamais interviewée » avait déclaré Donald Trump à une journaliste en 2018, en réponses à des polémiques sur des propos injurieux qu’il aurait tenu lors d’une réunion avec des parlementaires. Pour Trump, le racisme n’est pas d’actualité. Supprimer le terme de « racisme » revient à occulter une réalité et un passé : celui de l’esclavagisme, de la ségrégation, de la lutte de Martin Luther King ou Malcom X . De même pour le « réchauffement climatique » ou les « transsexuels » : ces mots caractérisent des concepts qui, pour Trump, constituent un danger pour sa politique ou sa vision du monde et il est donc logique de les supprimer.

Mais, la suppression de tel mots se fait aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche avec la subtitution de certains mots dans des classiques de la littérature comme « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie maintenant intitulé « Ils étaient Dix ». Bien que le terme de ”nègre” soit injurieux, ormis dans de rares contextes, il reflétait le langage de la fin du XIXe, et donc la réalité raciste de cette époque. Supprimer le mot “nègre” reviens donc à oublier les représentation passées, qui étaient reflet de la société. Selon Aimé Césaire, il faut même se réapproprier le mot « nègre ». Comme il le dit dans son Discours sur la Négritude, à Miami en 1987 , la négritude est « une manière de vivre l’histoire dans l’histoire » et « un sursaut de dignité », « un refus de l’oppression ». Se rappeler l’Histoire est donc un moyen de se battre pour la cause défendue.

Bien que la censure d’extrême gauche aie pour but de réparer les erreurs passées, les conséquence de ces suppressions sont graves : “si vous nettoyez les textes des sujets qui fâchent, des mots qui fâchent, vous aboutissez à une falsification et un mensonge historique, qui a pour conséquence très grave de priver les opprimés de l'histoire de leur oppression” explique l’historienne Laure Murat lors d’ une interview par France Inter.

Dans un sens nier une réalité, dans l’autre vouloir faire disparaître un passé douloureux. Bien que les volontés des deux extrêmes soient clairement opposées, dans les deux cas, le résultat est dangereux : les générations à venir ne verront plus ce qui a constitué l’Histoire du monde.

La suppression de mot pose donc un problème d’éthique à tous les niveaux : elle pourrait amener, si elle se poursuit au-delà des sites gouvernementaux, à l’occultation de certains concepts. Mais la régression du langage n’est pas l’unique moyen d’influencer l’esprit des citoyens : le choix des mots utilisés est également un outil de persuasion et parfois de conditionnement. Il a un impact aussi important que leur suppression. Les mots sont donc toujours un objet de conflictualité, et Trump l’a bien compris : faire une liste de mots “déconseillés”, c’est éclipser des concepts et faire disparaître certains enjeux, afin de limiter les oppositions à sa politique.