Technofascisme : le fascisme était déjà techno

Depuis quelques années, et en particulier ces derniers mois, de nombreux ouvrages importants sont parus évoquant le fascisme “Silicon Valley”, ou bien le “Technofascisme”, titre du livre de Norman Ajari paru en février 2026. Dans Cyberpunk (2025), la politologue Asma Mhalla s’intéresse justement aux cerveaux de ce fascisme transhumaniste (courant de pensée qui vise à créer des post-humains, dont les facultés physiques et intellectuelles seraient augmentées par les technologies). C’est aussi l’étude de Giuliano Da Empoli dans Les Ingénieurs du chaos (2019), qui voit dans la Silicon Valley aussi bien le berceau des nouvelles technologies que l’épicentre de la pensée populiste. Enfin, le travail de Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji dans leur ouvrage Apocalypse Nerds, comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir ? (2025) montre que ce fascisme vise à combattre la “modernité politique avec les outils de la modernité technologique”.

Si ce sujet s’avère être une clef d’analyse essentielle et passionnante pour comprendre la grande accélération du monde, il est aussi nécessaire de clarifier un point : le “technofascisme” n’est pas nouveau. Le fascisme était déjà techno. Considérant qu’il est nécessaire d’utiliser les mot justes en cette période de grands bouleversements, et que l’étude des années 1920 est plus que pertinente tant elles sont un reflet terrible du moment présent, nous souhaitons rappeler que l’aspect technologique du fascisme contemporain, n’est pas une manière d’édulcorer le fascisme mais bien un outil mis à sa disposition. D’ailleurs historiquement, le fascisme est et a toujours été profondément moderne. Le technofascisme est donc bien le fascisme.

“Fascisme” ? “Technofascisme” ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les réseaux sociaux, l’IA ou les progrès de la conquête spatiale constituent autant de bouleversements technologiques que de nouveaux enjeux de puissance. Car de fait, comme l’analyse la politologue Asma Mhalla, les géants des GAFAM sont désormais aussi puissants que de grands États développés. Et sans doute, jamais dans l’Histoire, l’influence d’une technologie comme l’IA, n’a créé une onde de choc similaire. Toutefois l'utilisation de nouvelles technologies à des fins idéologiques ne date pas d’aujourd’hui. Déjà l’écrivain italien Filippo Tommaso Marinetti, dans son Manifeste du Futurisme paru en 1909, annonçait la couleur de ce qu’allait devenir le fascisme.

Le fascisme se caractérise historiquement par la réaction aux valeurs d’humanisme démocratique, héritées des Lumières, le rejet des droits de l’homme, des libertés individuelles propre au libéralisme politique, mais aussi du communisme ou de l’anarchisme et par la création d’un État fort. Mussolini disait justement dans sa Doctrine politique et sociale du fascisme (1933): “Si le XIXe siècle était le siècle de l’individualisme, le XXe siècle serait le siècle de l’État”.

Le futurisme se caractérise quant à lui par l’exaltation de la violence, du bruit, du mouvement, de la guerre, du chaos, par la mise à mort de la tradition artistique, de la démocratie et de l’émancipation des femmes. Et surtout par l’éloge de la modernité.

Entendons nous bien, dans le futurisme tel que l’a théorisé Marinetti, la modernité n’est ni d’un éloge de la démocratie italienne récente d’à peine un demi siècle, ni une idéalisation de l'émergence du marxisme en Europe, mais bien une ode au vacarme assourdissant des machines industrielles, des avions, des automobiles et des trains.

Tout y est déjà. Du Manifeste de l’aéropeinture futuriste au Manifeste des bruits, le futurisme, arrière-base intellectuelle du fascisme, témoigne du même attrait pour les technologies que les néofascistes d’aujourd’hui.

Peut-on toujours parler de fascisme ?

“Démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires” disait Marinetti dans le Manifeste futuriste”. C’est contre cette bien-pensance bourgeoise, qui désormais de nos jours est dite “woke”, que le futurisme a voulu s’ériger. Le fascisme mussolinien est le fruit de cette réflexion intellectuelle futuriste.

Mais ce qui caractérise les écrits futuristes, c’est la fusion d’un conservatisme particulièrement affirmé sur la vision de la femme et de la famille avec une modernité idéalisée et un futur enthousiasmé. Cette rupture avec la tradition, tout en gardant des fondements conservateurs, caractérise le fascisme.

Aujourd’hui, le modèle trumpien repose sur cette fusion là. Un intérêt presque obsessionnel pour la “tech”, le “transhumanisme”, l’espace, et une vision ultraconservtrice de la femme, de l’identité et de la famille.

Il est cependant complexe pour de nombreux experts d'attribuer aux États-Unis de Trump le même qualificatif qu’à l’Italie de Benito Mussolini. Car le trumpisme est-il un fascisme ?

Certains historiens rejettent le qualitatif de “fasciste” pour qualifier les États-Unis de Trump car il ne soulignerait pas le caractère profondément américain de la mouvance MAGA (pour “Make America Great Again”). Cependant, la tentative de coup d’État lors de l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 a constitué un tournant. Au point que le renommé historien américain de la France de Vichy et du “fascisme rural” Robert Paxton, qui s’interdisait d'employer le terme, a changé d’avis. Car la mouvance MAGA est certes imprégnée de la mythologie américaine, mais elle est aussi et surtout influencée par des penseurs d'extrême droite, issus de mouvements racistes et xénophobes néofascistes. “Qualifier Donald Trump de fasciste n’est pas seulement acceptable, mais nécessaire” a même affirmé l’historien dans l’hebdomadaire Newsweek au lendemain de la prise d’assaut du Capitole, en comparant celle-ci à la manifestation fasciste du 6 février 1934 qui avait vu défiler à Paris les ligues d’extrême droite et les Croix de Feu, en passe d’envahir la Chambre des députés.

On pourrait objecter que les Américains, compte tenu de leur Histoire, acceptent mal un État fort et centralisé, qui est pourtant essentiel à l’idée fasciste. D'ailleurs Trump a durant ses campagnes toujours accusé l’ “establishment démocrate” de donner du poids à l'État sur la sphère privée. On pourrait donc penser que, sur ce point, Trump n’a rien de fasciste tant il n’accorde (en apparence) pas d’importance à l’idée d’État. Cependant, il s’agit seulement d’un propos rassembleur, pour des Américains apeurés de voir l’État fédéral s'immiscer dans les affaires intérieures. En réalité, Trump a considérablement renforcé le poids de l’État, en particulier face aux libertés individuelles. La censure de certains mots dans l’administration (tels que “changement climatique” ou “LGBT”), ou les suppressions de dotation à des universités en sont un symbole. Derrière ces discours populistes anti-État, Trump agit en fasciste.

Dans la Postface d’une réédition de Penser le fascisme d’Antonio Gramsci, le traducteur et éditeur Manuel Esposito dit:

“Le fascisme change très peu: il n’est que le retour de lui-même sous des masques nouveaux, ne nous laissons pas berner par son emballage technologique, par lesquels il essaye de nous faire oublier ce qu’il est: destruction de la vie et de la connaissance.”

Voilà qui est clair: le technofascisme n’est pas un fascisme particulier, ni un semi-fascisme: il est le fascisme. Le discours est inchangé, mais “ses modulations et ses moyens de se propager évoluent”. Le grand philosophe et écrivain italien Umberto Eco insistait lui aussi sur la plasticité du mot ”fascisme”, amovible à toute situation. “On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change”, disait-il dans Reconnaître le fascisme. Le “jeu” ne réside plus dans la mobilisation des jeunesses fascistes sur la Piazza Venezia de Rome, mais dans celle des citoyens-internautes par des algorithmes et des tweets mobilisateurs. Le jeu est le même, seul le procédé a changé.