La crise de la parole politique

Aujourd’hui, en France et dans le monde, on constate une perte de confiance envers les politiques. Nombre de candidats font campagne en dénonçant les mensonges des élites politiques, comme Donald Trump ou Javier Milei. Cela traduit également un autre phénomène lié : la perte de confiance dans la parole politique. De nombreux exemples montrent que cette confiance est brisée ; passons en revue ces différents marqueurs.

Une crise apparente

Le mouvement des gilets jaunes nous l’a montré : la confiance dans les discours des politiciens est, pour beaucoup de français, rompue. Pendant un an en effet, de nombreux français de tous bords politiques se sont rassemblés tous les samedis au moins pour manifester leur envie de changement, notamment vis-à-vis du système démocratique français. Ils réclamaient une démocratie plus participative, preuve d’une méfiance envers les élites politiques. C’est justement contre ces élites politiques, que l’extrême droite, et d’autres partis dits “populistes” se battraient. L’extrême droite de Marine Le Pen et de Jordan Bardella dénonce d’ailleurs régulièrement, lors de campagnes, des mensonges au plus haut niveau de l’État. C’est le cas aussi de Donald Trump aux USA ou de Javier Milei en Argentine. Le RN fait par exemple campagne en reprenant une idée majeure des revendications des gilets jaunes : le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). Certes, l’idée n’est pas reprise telle quelle, mais Marine Le Pen insiste sur l’importance des référendums, comme elle l’a fait à Hénin-Beaumont lors de son discours de rentrée, le 7 septembre 2025 : « La France est dans un état d’asphyxie démocratique », « la voix populaire est bafouée chaque jour », « Les Français ont été réduits au rang de spectateurs impuissants, de ce théâtre d’ombre ils en souffrent, et nous, dirigeants patriotes et gardiens de la souveraineté populaire, nous en souffrons avec eux ». En bref, quand le premier parti politique français dénonce inlassablement les « élites politiques », il faut se rendre à l’évidence : il y a sans doute un problème.

Et ce problème se constate aussi dans les urnes : le taux d’abstention augmente constamment depuis des années, les français délaissent la politique. Selon le baromètre du Centre d’Etude de la vie politique de Sciences-Po (Cevipof) publié en 2024, 68 % des français pensent que « la démocratie ne fonctionne pas bien » : les chiffres parlent d’eux-mêmes, et évoquent la criante défiance des français vis-à-vis de ceux qui nous gouvernent.

La politique ne parle plus aux français

Mais pourquoi ce recul du discours politique, et de la politique en général ? Plusieurs facteurs permettent d’expliquer ce phénomène, à commencer par l’appauvrissement du langage politique. Selon Damon Mayaffre, chercheur au CNRS, le discours politique a évolué, passant d’une imitation du « discours littéraire » à une imitation « [du discours vulgaire], c’est-à-dire du peuple ». Cela expliquerait donc, malgré la recherche d’un rapprochement avec l’auditoire, une forme d’éloignement due à la baisse de la qualité des discours. De plus, la recherche toujours plus importante de la performance durant les discours peut également expliquer une diminution de la confiance du public. N.Sarkozy, maniait avec brio l’art du “show” politique, où il alternait dans ses meetings différents rôles . Malgré cette aisance orale, celle-ci ne lui permettra pas d’être réélu, ni même de gagner la primaire républicaine en 2017. Le sondage de l’IFOP du 26/08/2013, révélant que 54% des français considéraient le mandat de Nicolas Sarkozy comme négatif, sous-entend que la parole politique, même bien maniée, ne se suffit pas à elle-même. D’ailleurs, c’est bien l’image du candidat et non la qualité de ses facultés rhétoriques qui est désormais primordiale, comme nous pouvons le voir avec Jordan Bardella, fort d’une apparence très travaillée mais dont la rhétorique est fébrile, étant pourtant une des personnalités préférées des français. A l'inverse, Jean Luc Mélenchon, reconnu pour son habileté rhétorique, mais à l’image catastrophique, se retrouve parmi les personnalités les plus détestées des français. Ainsi, l’image a remplacé le langage.

L’individualisation du discours

Une autre explication possible est l’individualisation des destinataires du discours. Selon Gaëtan Gorce, ancien sénateur de la Nièvre, les politiques s’adressent de plus en plus aux individus, et pas à un collectif. Il prend l’exemple du général De Gaulle ou de François Mitterrand, qui s’adressaient à un collectif. Par opposition, Nicolas Sarkozy s’adressait plus aux individus. Il y a « une perte de références communes », et cela affaiblit nécessairement la parole politique, c’est elle qui en paie les frais. De même, la progression de l’utilisation de la première personne du singulier, l’insistance du « je » montre cette individualisation et ce recul du collectif. Et cela fait donc reculer la confiance dans la parole publique.

Enfin, la politique devient de plus en plus une sorte de langue étrangère pour les français. L’intérêt de ces derniers pour la parole publique diminue sans cesse, et cela se ressent dans les urnes, comme nous l’avons dit plus tôt. Ce phénomène est sans doute dû à la complication du discours politique, et il est accentué par l’utilisation toujours plus importante de chiffres par exemple. Mais on peut aussi l’imputer à la disparition de la politique des moments de grandes audiences dans les années 90 notamment, ce qui aurait défamiliarisé les français de la politique, sujet jusqu’alors central. De plus, selon Denis Muzet, président de l’Institut Médiascopie, « la crise [du discours politique résulte du] décalage entre les paroles et les actes ». Le rôle important joué par les médias incite à utiliser des mots forts, qui annoncent des grands changements. Mais ces promesses ne sont parfois pas réalisables de suite, et plus tard, lorsque l’opinion publique s’est détournée de la question, il ne sert à rien d’y revenir, il est déjà trop tard.

Une crise irréparable ?

Pour autant, malgré toutes les promesses non tenues et le gouffre toujours plus large entre les français et les élites politiques, faut-il continuer à se détacher de la parole publique ? Car c’est un sujet très important pour le fonctionnement de nos sociétés, et il ne faudrait pas sombrer dans un despotisme éclairé en n’utilisant plus notre droit de vote par exemple. Car certes la politique ennuie , mais il est vital d’en faire fonctionner les institutions si l’on veut conserver notre démocratie. La crise du discours politique n’est, dans les faits, pas inarrêtable, et il n’est pas trop tard pour refermer la brèche creusée entre les citoyens et les dirigeants.